LA PHILOSOPHIE, LES SANS-PHILOSOPHIE ET MOI

Publié le par Boris Sirbey

«  Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion intérieure »

Victor Hugo


Vers la mi-octobre, est paru aux éditions l’Harmattan un petit ouvrage à la couverture rouge intitulé : Théorie-rebellion : un ultimatum. Publié sous la direction de Gilles Grelet, on y trouve les articles de quarante-deux auteurs rassemblés sous la bannière des sans-philosophie, ce terme désignant à la fois un mouvement de pensée et la collection dans lequel le livre a été publié (voir ce lien)

Qui sont les sans-philosophie ? A une définition réductrice, je préfère le récit d’un parcours  qui, je l’espère, fera sentir pourquoi ce mouvement naissant me semble prendre aujourd’hui une importance toute particulière dans le petit monde de la pensée contemporaine.

Il était une fois…

Pour moi, le début de l’aventure des sans-philosophie a commencé lorsque j’ai rencontré Gilles Grelet, il y a environ deux ans de cela. J’avais été orienté vers lui par mon directeur de thèse, François Laruelle (fondateur de la non-philosophie), car Gilles avait comme moi consacré son doctorat à la gnose, et était - entre autres - l'auteur d'un ouvrage portant sur le sujet (Déclarer la gnose - D'une guerre qui revient à la culture). A cette époque,  Gilles travaillait au développement de l’ONPhI, organisation rassemblant des penseurs proches ou issus du courant de la non-philosophie.

Ce projet me semblait alors particulièrement intéressant, car la non-philosophie est aujourd’hui l’un des derniers mouvements de pensée actif et innovant dans un contexte universitaire particulièrement morne, où l’acte philosophique créateur est découragé, pour ne pas dire étouffé (le « non » de la non-philosophie portant, notamment, sur le refus de la philosophie envisagée comme reproduction à l’identique des mêmes schémas de pensée).

Cette description étonnera sans doute le lecteur étranger au monde universitaire (et paraîtra sans doute excessive à l'universitaire lui-même), mais je crois néanmoins qu'elle peut prétendre à une certaine pertinence. Encore aujourd’hui, la plupart des gens, lorsqu’ils entendent parler d’études de philosophie, tendent à s’imaginer un enseignement centré sur le développement de la pensée individuelle et faisant large part à la libre recherche de la vérité. Cependant, si la tradition philosophique continue à afficher ces principes dans son credo, j'ai le sentiment qu'elle n’a quasiment plus les moyens de le mettre effectivement en œuvre.

Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord - et ce depuis ses origines - la philosophie a toujours été en proie à une profonde contradiction. Sa naissance, en effet, s’est produite à un moment très particulier de l’Antiquité, et à tous points de vue, ce qui a germé sous le ciel attique a véritablement été une sorte de supernova de l’esprit. Toutefois, au moment précis de son épanouissement, deux tendances au moins étaient en lutte en elle : canaliser ce potentiel dans une maïeutique, par définition limitée puisque concentrée sur la réforme progressive de la cité par l’engagement auprès de l’individu, ou se retirer loin du monde afin de se lancer dans une recherche globale des mécanismes et du sens de la nature. Socrate a choisi la première voie, mais pas Platon, chez qui ces deux aspirations ont constamment été en conflit. Or, depuis deux millénaires et demi, c’est de façon très nette la deuxième tendance qui a triomphé, l’amour du système l’ayant largement emporté sur l’amour de l’individu, ce qui faisait d’ailleurs dire à Hegel qu’il n’y a jamais eu qu’un philosophe, et qu’après lui, il n’y a plus eu que des philosophies (dont la sienne reste d’ailleurs un des plus puissants prototypes…)




Par la suite, cet oubli initial s’est traduit par une série d’autres, qui en ont finalement été les conséquences logiques. La philosophie moderne, par exemple, s’est elle-même définie comme un « retour  au sujet pensant », mais il est difficile de ne pas voir que derrière ce regain d’intérêt soudain pour l’homme, se cachent en réalité des préoccupations d’un tout autre ordre, qui tiennent beaucoup du jeu de pouvoir.

Depuis l’essor des sciences exactes et des sciences humaines, la suprématie de la philosophie comme discipline reine est très fortement discutée, et pour défendre la continué de sa propre tradition, elle a adopté une stratégie consistant à se rabattre sur le sujet, non tant par intérêt pour l’humanité et ses problèmes concrets que pour en tirer une théorie de la connaissance qui lui permette de se débarrasser de la métaphysique - désormais compromise - et de garder sa mainmise sur le champ théorique.

C’est pourquoi, depuis Kant, la philosophie s’est mise a exclure hors de son champ d’investigation toutes les recherches qui ne pouvaient pas aboutir à des connaissances exactes, déclenchant une telle surenchère critique que la forêt luxuriante qu’elle était à ses débuts s’est transformée en un véritable désert. La métaphysique, en effet, a la première fait les frais de ce délestage, mais elle a été suivie par la morale et l’esthétique, matières qui ne sont pour ainsi dire plus étudiée dans le monde de la philosophie anglo-saxonne, qui se concentre presque exclusivement sur la logique et sur la linguistique.

Or, plus elle s’est rétrécie et asséchée, et plus la philosophie s’est mise, à l’image des sciences, à se (sur)spécialiser. Tout en continuant, par principe, à mettre en avant les vertus de la clarté d’expression, principalement pour condamner les doctrines qualifiées d’hermétiques ou de mystiques, le monde universitaire a admis l’hermétisme comme l’un de ses principaux critères de reconnaissance interne. C’est devenu une sorte de règle du jeu incontournable, au point que même les penseurs qui condamnent l’artificialité et défendent les belles vertus de la simplicité en viennent, comme Heidegger, à développer un langage extrêmement technique, qui demande une formation spécifique pour être compris (j’ai d’ailleurs été intéressé de voir que ce problème a été souligné par plusieurs auteurs de Théorie-rébellion, dont Fabrice Flipo : « les philosophes semblent aujourd’hui pris dans le même travers que le reste de la société. Ils ont développé une expertise disciplinaire très riche. Cela s’est traduit par une spécialisation et la construction d’un langage ésotérique. La qualité d’un philosophe semble se mesurer à sa capacité à manier le langage. Chacun met un point d’honneur à ne pas regarder ce que font les autres, comme si la recherche d’un bien commun était en soi porteuse de dangers totalitaires. »)


De ce point de vue, je ne cherche pas à faire un énième procès au monde académique, mais simplement à constater qu’il s’est produit, par rapport à ce que la philosophie a été ou aspirait à être à ses débuts,  une dérive énorme. Le système universitaire tend à fonctionner aujourd’hui comme un appareil de cryptage du langage, le travail des étudiants consistant désormais à intégrer le système de décryptage correspondant. Or, il s’agit, pour l’essentiel, d’un circuit qui tourne à vide, sans parler du fait qu’il finit par porter préjudice à la société entière.

La conscience commune, en effet, tend naturellement à aligner sa représentation du monde sur celle fournie par les intellectuels. Le prestige dont disposent « ceux qui savent » fait d’eux des catalyseurs privilégiés de la conscience collective. C’est pourquoi, lorsqu’un intellectuel fait l’effort de simplifier son discours, de le rendre accessible, en montrant que la trame de ses pensées est, dans son fond, identique à celle de l’homme ordinaire, il accomplit un acte réellement charitable, parce qu’il dessaisit ce dernier de son sentiment d’impuissance. Or, le monde intellectuel actuel fonctionne au contraire comme un appareil d’humiliation de la conscience ordinaire. Il tente ainsi d’exorciser son propre sentiment d’impuissance, de la plus tragique des manières.

A ses débuts, la philosophie avait l’ambition de spiritualiser la vie de la cité en développant la conscience des individus. Mais, plus les choses sont allées, et plus elle s’est placée en commentatrice de ses propres engagements. L’histoire des idées, aujourd’hui, occupe la majeure partie de l’enseignement, ce qui revient bien à dire qu’elle conditionne les étudiants au conservatisme et à l’impuissance.

Autant dire que comme discipline visant au renforcement et à l’épanouissement de la conscience individuelle, l’enseignement philosophique n’a plus les moyens de ses ambitions. La philosophie voulait donner à l’homme les moyens de conquérir sa propre liberté, mais elle s’est intégrée au paysage, et à présent, elle tourne discrètement et sans heurts, comme une machine bien huilée…

Pour autant, je ne rejette pas ce que m’a apporté ma formation. Dans les classes de terminale et dans le monde universitaire, la tradition philosophique offre un tremplin privilégié pour éveiller l’intelligence et le sens critique, et parfois, quand la magie prend, c’est comme un voile qui se soulève, révélant au cœur des êtres cette énergie qui a le pouvoir de tout changer, de tout renverser. Seulement, ces éclaircies sont devenues très rares, et sont presque toujours le fait de personnes qui ont su garder leur fraîcheur et leur individualité en dépit d’un conditionnement fortement normalisateur. Par contraste, je tiens l’immersion dans le monde académique pour très dangereuse, parce que sous prétexte de nous former à une méthode, elle nous amène en réalité à intérioriser toutes sortes d’inhibitions et d’interdits anxiogènes.

Pour se rendre compte de la portée de la dérive, il suffit de trouver un enfant avec un esprit particulièrement éveillé, et de discuter un peu de philosophie avec lui. Dans la mesure où il perçoit la réalité avec beaucoup de moins de filtres, on se rend assez vite compte que la sophistication qui a accompagné le développement de la philosophie moderne est, pour sa plus grande part, totalement artificielle, et qu’au lieu de clarifier notre regard et exalter nos forces intérieures, elle tend au contraire à nous entraîner dans des labyrinthes intellectuels sans fin, qui sont un vrai tombeau pour l’esprit.

Les sans-philosophie

Pour en revenir au début de mon récit, on comprendra donc pourquoi, dans un tel contexte, j'ai été heureux de voir prendre forme un projet qui venait répnodre spécifiquement à cette apathie. Gilles Grelet est en effet, avec François Laruelle, le directeur d’une collection intitulée « Nous, les sans-philosophie », dont l’ambition est pour le moins d’éditer des textes tranchant avec la grisaille théorique ambiante. Après un premier ouvrage de synthèse sur la non-philosophie, il était d’abord question d’y publier le compte rendu d’un colloque de non-philosophie qui s’était tenu à Londres, mais il apparaissait évident qu’il manquait à ce projet une certaine radicalité.

C’est alors qu'a émergé l’idée de réaliser un ouvrage collectif qui puisse briller, dans la galaxie théorique, comme un astre d’un genre nouveau. Cette originalité s’est rapidement traduite par un certain nombre de conditions prenant à contre-pied les caractéristiques habituelles de ce type de publication :

-    Chaque article ne devait guère excéder 1000 mots maximum, pour couper avec la diarrhée de textes et d’analyses dont on nous gavait en permanence. Ce que nous voulions, ce n’était pas du verbiage, mais des textes qui fassent rayonner un Verbe.

-    Chaque article devait avoir un caractère vital. Trop souvent, en effet, les philosophes tendent à utiliser la forme du système philosophique pour amoindrir l’individualité fondamentale de leurs intuitions. Or, à notre sens, c’est justement cette force créatrice qui est essentielle.

-    Une ouverture à tout le champ philosophique, sans discrimination due à la notoriété ou aux positions de pensée des uns et des autres.

-    Enfin, que chaque texte soit un texte de rébellion (à charge de chacun d’interpréter le génitif).

C’est sur cette base que Gilles Grelet à mis en œuvre le projet, avec une discipline et une persévérance dignes de Saint Paul parcourant l’Empire romain pour aller prêcher la bonne parole ! Contacter et convaincre les auteurs, en effet, était une véritable gageure, surtout au vu des conditions imposées (la philosophie consistant fondamentalement à présenter sous forme systématique une pensée valant universellement, il n’y a rien de plus contre-intuitif, pour un philosophe, que d’écrire un texte théorique court et véritablement personnel), et quand à organiser les contributions en un tout cohérent, n’en parlons même pas !

Je rends ici un hommage appuyé au travail qu’il a accompli, d'une part parce que j'ai eu l'occasion de mesurer à quel point il était difficile d'aller au bout d'un projet comme celui qu'il a entrepris, et ensuite en raison d’une certaine incompréhension qui me semble entourer sa position.

Gilles, en effet, est le fondateur du théorisme, c’est-à-dire d’une gnose radicale débarrassée de toute récupération par la religion, ce terme renvoyant, dans sa pensée, à tout ce qui participe à l’aliénation au Monde. Pour déployer cette approche, il analyse d’abord en détail la façon dont cette aliénation s’est reproduite à travers toutes les tentatives de la dépasser, puis s’appuie sur les acquis de la non-philosophie afin d’énoncer les conditions d’une théorie unilatérale, qui procède et se tienne rigoureusement à l’homme, et se révèle par conséquent impossible à détourner ou à récupérer (ce qu’il appelle une "rébellion qui ne serait pas du semblant").

Pour Gilles, la publication de Théorie-rébellion s’inscrit naturellement dans cette exigence de rigueur. Cependant, j’ai eu l’occasion de m’apercevoir que ce qui, pour lui, était un gage d’intégrité et de probité avait tendance à être interprété comme une forme de prétention intellectuelle agressive.

Mes positions différent de celles de Gilles : sa gnose s’inscrit dans la tradition matérialiste, alors que mon approche est au contraire spiritualiste. Toutefois, ce qui m’a convaincu de lui donner mon soutien est avant tout la très grande générosité humaine dont il a fait preuve, aussi bien vis-à-vis de moi que des autres auteurs.

Compte tenu de la nature particulière de sa démarche, il va probablement continuer à attirer sur lui toutes sortes d’accusations et de réactions de défense, mais j’aimerais tout de même souligner que grâce à lui, un grand nombre de personnes auront eu l’occasion de faire entendre leur voix et de créer quelque chose de nouveau.

Ma contribution a cette phase du projet a été limitée, mais malgré tout, ça été pour moi un grand plaisir de pouvoir contacter personnellement des écrivains et des philosophes qui ont joué un rôle dans ma formation intellectuelle pour leur proposer de se lancer dans l’aventure avec nous (entre autres, Richard Sünder et Pierre Riffard), et au bout de quelques mois, grâce aux efforts de Gilles et de toutes les personnes qui ont décidé de s’impliquer dans le projet, la dynamique était en place.

Rébellions intérieures

Cependant, ce n’est qu’à la publication de l’ouvrage, lorsque j’ai commencé à recueillir les réactions des uns et des autres que j’ai commencé à mieux mesurer ce qui avait été fait.
Il y a encore peu de temps, je n’aurais pas su définir la spécificité de Théorie-rébellion. La diversité des textes était elle, en effet, qu’il semblait difficile d’y trouver une quelconque unité thématique. Néanmoins, comme je l’ai souligné, la première chose qui nous a rassemblé autour de se projet n’était pas la volonté de défendre le même point de vue, mais celui d’affirmer notre refus du marasme qui caractérise la philosophie contemporaine.

La majorité des textes de philosophie que je lis aujourd’hui me regardent avec des yeux de poisson mort. Très peu arrivent encore à me faire vibrer. Quelle qualité leur manque-t-il ? En fait, si le renoncement peut se présenter sous les dehors les plus contradictoires, il se traduit toujours par le fait que quelque chose s’éteint. Qu’une lumière cesse de rayonner. A l’inverse, les pensées que je qualifierais de vivantes peuvent aussi prendre des formes très diverses, mais dans tous les cas, elles possèdent cette force particulière, cet « air tombé du ciel » qui ne saurait se réduire à une position de pensée, et qui pour cette raison, se révèle plus fort que tout système.

Théorie-rebellion : un ultimatum est un livre vivant. Il appelle, interpelle, joue avec ses propres contradictions, ses impasses, construisant progressivement un étonnant itinéraire.

Les premiers articles s’ouvrent sur la constatation d’un échec, celui d’un système qui tourne en rond pour tenter de conjurer son sentiment d’impuissance : « aigris, tristes, sont ceux qui ont trahi un beau rêve », constate Michel Maffesoli dans son article, où il dénonce le cynisme de l’intelligentsia moderne, qui se contente désormais de dénoncer une injustice dont elle est le premier vecteur.

Mais que faire ? Se révolter ? Qu’est-ce qu’une révolte de plus dans la longue histoire d’un Monde qui en compte tant ? Est-ce que l’homme ne s’est pas toujours libéré de ses prisons intérieures que pour aller s’égarer dans d’autres, plus complexes encore ?  Pourquoi faudrait-il qu’il en aille autrement aujourd’hui ?

« Le passé à fait son temps, notre présent est incertain, l’avenir lourd d’inconnus dont nul prophète ne peut prédire la rédemption »  souligne Francis Wybrands. Pourtant, il dit aussi qu’il nous faut nous tenir à cette incertitude, et être là, accepter de «toucher ce fonds ».

Cesser de nous complaire dans notre propre amertume. Prendre acte du fait qu’avant d’être une prison, le monde est un miroir. « La réalité n’est ni notre amie, ni notre ennemie : elle est comme l’Ange de Jacob. Beaucoup s’en tiennent à ce degré zéro de la réalité qui n’exige rien de nous, et du coup, rien d’elle » dit Mathias Daval dans son article intitulé " L’Age d’Or est toujours devant." Il nous incite alors à aller « dévoiler cet angle mort en nous-mêmes. »

Sur cette base, l’analyse commence alors à se déployer par touches, pour ouvrir sur un vaste panorama, et une série de questions, posées aux marges de la philosophie, depuis son centre, pointant vers son dehors.


Routes et déroutes

Mais là encore, surgit le doute sur le sens même d’une démarche de rébellion : quel sens, demande Laurent Carraz, peut-il y avoir à réactiver une ultime attaque contre une philosophie qui n’existe presque plus, en laquelle plus personne ne croit, et dont on n’attend finalement plus rien ? Est-ce que cela ne revient pas à « bricoler des papiers pour en faire des cocottes et des avions à lancer contre les tours abolies et les forteresses vides de l’institution philosophique ? »

Et quand on parle de révolte contre le Monde, peut-on vraiment donner un sens intelligible à ce dernier concept, s’interroge Olivier Feltham dans un article intitulé : « La philosophie pourrait-elle désocialiser le Monde ? »

De plus, si nous autre européens, de guerre lasse ou par sentiment de saturation, devenons allergiques à la philosophie, les penseurs sud-américains nous rappellent que chez eux, la situation est à l’inverse : « Il se pourrait donc qu’en Europe on devienne sans-philosophie par excès de philosophie. Il en va tout autrement au Brésil. L’horizon philosophique brésilien est dominé par un « doute existentiel » au sujet de la « philosophie brésilienne » : y a-t-il ou non une philosophie authentiquement brésilienne ? (…) Ainsi, parler de sans-philosophie au Brésil ne renvoie-t-il pas à l’excès, mais au manque. »

Devant tous ces arguments, on se mettrait facilement à douter du sens que peut prendre un appel à la révolte. Et pourtant, les raisons de se révolter ne manquent pas ! s’exclame Jean-Pierre Faye, qui dénonce le fait qu’aujourd’hui encore, la « Profession de foi en Adolf Hitler et en l’Etat national-socialiste » et le « Séminaire hitlérien » de Martin Heidegger « ont été tenus pour négligeables, jamais examinés, jamais mis en débat honnêtement dans le champ de la philosophie. » Il en profite alors pour dénoncer cette soit-disant « philosophie de la liberté » qui fait « au moins autant de morts à Fallouja, près du Tigre, qu’au World Trade Center à New York ».

Hors de la philosophie

A sa suite, Pierre Riffard nous rappelle, dans son article « Non-philosophe : ce n’est pas moi c’est toi », à quel point la philosophie, sous le couvert de libre examen de la vérité, a dès le départ posé la raison en divinité, négligeant la richesse des autres approches et modes de connaissance de la réalité. Comparant le champ de la pensée au spectre des couleurs, il invite alors à en explorer les franges marginales, à rendre leur dignité à celles que la tradition philosophique a toujours négligées :

« Du côté de l’infrarouge, se trouve la philosophie populaire. C’est une pensée de tous les instants, qui se heurte aux question de base : les besoins, et leur priorité, la souffrance, et son sens, l’amour, ses solutions, ses formes… Chaque matin est un combat, qui a besoin de son manuel de survie. Et qui donne la force de survivre ? Le sens ! (…) Du côté de l’ultraviolet, se trouve la philosophie ésotérique, Pythagore, le microcosme, l’arithmosophie, les gnostiques, etc. Quand on lit les ésotéristes, les philosophes ressemblent à des gamins de collège par rapport à des adolescents de lycée. La philosophie ésotérique, parallèle à la philosophie convenue, est un continent inexploré de la culture occidentale, avec ses concepts, ses méthodes, ses héros, ses martyres. »


Gilbert Kieffer, dans son article sur les sophistes, renchérit encore sur cet appel à l’ouverture en nous invitant à réinvestir la raison des puissances créatrices de la déraison, et à inventer une non-religion qui soit enfin une vraie religion de l’homme, et qui, dans la droite ligne de la pensée de Saint-Exupéry, fasse de chaque homme un prince, car « s’il est vrai qu’un prince habite en lui, alors il n’est plus possible d’humilier l’individu, de le réduire en esclavage, de lui enlever toute grandeur, de le bannir et de l’exterminer. Car c’est un prince qu’on humilierait. Et tout le monde aurait à y perdre. »

A sa suite, viennent les articles de Bruno Duval, Richard Sünder et Lafcadio Mortimer, qui osent, contre tous les renoncements de la pensée moderne, rendre au langage son cosmos, et à l’univers sa cosmogénèse. Richard Sünder affirme ainsi :

« Depuis Wittgenstein et l’avènement de la Physique quantique, la Philosophie a renoncé à découvrir le sens du Cosmos. Les savants philosophent et les philosophes ne s’avancent plus. La Philosophie a perdu son objet parce qu’en dépit de Fichte, de Hegel et de Wittegenstein, elle n’a pas compris que la syntaxe, qui gouverne les six couples dialectiques de contraires qui constituent le Cosmos (à savoir le couple sujet/objet, couple verbe actif/verbe passif, couple projet/trajet, couple espace/temps, couple énergie/inertie et leur corollaire, le sixième couple conscient/inconscient), est le ceint axe métaphysique du Langage absolu qui articule toute la physique cosmique : l’Arithmétique. »

Après une telle ouverture cosmologique, difficile de ne pas se demander à quel point les petits équilibres de pensée dont la philosophie contemporaine a fait son ordinaire ne reposent pas sur de bien arbitraires césures ! Et si le philosophe était comme ce fou qui se dit que l’air est irrespirable alors qu’il serre de toutes ses forces sa propre gorge ? Relâchons la pression ! Laissons entrer d’autres pratiques, d’autres expériences, nous dit Nathalie Depraz, qui propose de renouveler la phénoménologie en mettant côte à côte « sept contextes » différents, qui incluent aussi bien les sciences de la vie et du cerveau que l’expérience de la prière du cœur, la méditation bouddhiste et l’expérience de la jouissance artistique. Autre vaste programme !

NON !

Il m’est impossible ici de citer chacun des quarante-deux articles de l’ouvrage, mais pour donner un aperçu de la richesse des thèmes qu’ils traitent, je parlerais encore celui de Paul Hegarty, « Le dernier des sens », qui nous invite à redécouvrir notre ouïe pour que nos corps ne soient plus en « état de bruit », condition nécessaire pour nous soustraire à l’assujettissement au monde ; celui de Rosane Azevedo de Araujo, « La ville c’est moi », qui porte sur les enjeux de l’urbanisme au 3ème millénaire ; celui de Didier Moulinier sur « philosophie en France », qui s’interroge sur le destin paradoxal d’une France qui est simultanément la patrie de la suffisance de la philosophie et celle de la conscience la plus aigue de ses insuffisances ; celui de Jacques Fradin sur la non-économie, qui énonce une disjonction radicale de l’économie et de sa récupération idéologique, ouvrant la possibilité d’une « science des pauvres » ; celui de François Laruelle, qui fait grincer les engrenages clairs-obscurs de la philosophie par une interprétation radicale de l’ultimatum des sans-philosophie :

« Démuni de l’armure philosophique, l’homme est encore assez fort pour forcer ses symptômes à accoucher de leur guérison. La non!philosophie est née comme effort pour penser selon sa propre loi la simplicité de l’Un. Ultimatum qui frappe comme l’acte de sa reconnaissance, une fois chaque fois au long d’un interminable combat avec la duplicité, ses rets et ses lacets, ses nœuds et ses torsions. »

C’est, au total, une vaste fresque, parsemé de surprises, d’explosions et d’implosions, de chutes et de moments de grâce. Un chœur hétéroclite, mais d’où se dégage pourtant un chant commun, exploit pour le moins remarquable quand on sait que les auteurs n’avaient presque aucune information sur la nature de leurs contributions mutuelles !


Quand aux articles qui concluent l’ouvrage, je laisse au lecteur le plaisir de découvrir en quoi ils consistent. Je dirais simplement qu’après avoir suivi le mouvement d’une spirale ouverte, la constellation déployée par tous ces textes se condense et s’élance hors des limites du champ de bataille, hors des limites du monde :

« Oui, dans une partie classique d’échecs, Babel l’emporterait. Mais le cadre n’est plus un carré de 64 cases, c’est une sphère, la logique de la bataille terrestre ne saurait donc y être la même. L’intelligence consiste à s’élever, à se tourner vers le ciel, pas à rivaliser sur le terrain. La pensée sans épaisseur de Babel s’enferrera dans les règles lorsque la sagesse de David en invitera d’autres… Il n’y avait rien, et l’amour fit du monde un présent. » (
Cyril Epstein,  « Les deux tours »).

Ce recueil est un appel à se battre, à lutter, à tout réinventer. Tout peut finalement s’y résumer à une question de volonté et de générosité. Il soulève le voile de ce que pourrait être la philosophie, de ce qu’elle pourrait accomplir si elle se libérait de ses doutes. Comment ne pas se dire, dès lors, que si la pensée contemporaine est dénuée de toute énergie et de toute combativité, ce n’est pas parce qu’elle a épuisé le réel, mais parce qu’elle a été coupée de ses forces créatrices par deux millénaires et demi de renoncements successifs ?

L’ultériorité de la philosophie

Je sens la philosophie actuelle extrêmement empêtrée dans ses intentions : elle veut à la fois défendre son histoire, s’assurer la crédibilité qui lui permettra de rester dans l’enceinte de l’Académie, assurer le développement de ses spécialités internes, et éventuellement, si elle trouve un peu de temps entre tous ces fatiguants impératifs, se consacrer aux individus.

Le seul problème, c’est que quand un être humain s’éveille, tout le reste s’effondre. Il y a en chaque individu une force de création inouïe, qu’aucun système ne pourra jamais contenir. La tradition philosophique, à l’instar de la religion chrétienne, est devenue un pouvoir mondain majeur uniquement parce qu’elle a reçu son impulsion initiale de la part d’êtres qui se sont tenus droit dans leur âme, et ont rayonné de cette flamme intérieure.

Richard Sünder m’a plus d’une fois fait part de son étonnement devant le caractère extrêmement timoré de la philosophie contemporaine, qui n’ose plus croire en une plénitude possible. Pour ma part, je vois une relation évidente entre le fait que la philosophie soit aveugle à l’individu et qu’elle soit devenue incapable de développer une cosmogonie. Dès le moment où l’on reconnaît pleinement le réel en l’homme, toutes les lignes d’intelligibilité se rétablissent naturellement.

Mais cette identité ne peut pas être conquise par simple décision intellectuelle. Je me rends clairement compte, aujourd’hui, qu’il n’y a même plus sens à analyser sans fin les raisons de notre emprisonnement pour en tirer les bonnes leçons.

Tout ce que peut constater la raison face au spectacle du Monde, c’est que les tentatives de le changer n’ont fait que le reproduire. Face à cela, il n’y a que deux réponses possibles : soit se résigner, en donnant au Monde exactement ce dont il a besoin pour nous maintenir capturés en lui : soit se révolter contre tout ce qui nous amoindrit, y compris les discours qui prétendent nous dire le sens de notre situation.

De ce point de vue, je réalise aujourd’hui à quel point toute l’énergie que j’ai pu consacrer, à une période de ma vie, à vouloir « penser » l’Histoire et le Monde revenait en réalité à jouer au Démiurge. L’appel que je sens aujourd’hui est plus immédiat et plus simple. Il consiste simplement à me tenir dans la conscience claire que la libération est un processus chaque jour remis en enjeu. Il consiste à faire converger mes forces vives vers l’instant présent, parce que c’est la seule façon que je connais de me libérer de ce besoin de sécurité factice qui fige les cœurs et nous maintient dans l’oubli de nous-mêmes.

La croisée des chemins

C’est, en dernière analyse, la réponse que je donne à toutes les personnes qui me demandent pourquoi je suis si critique vis-à-vis de la philosophie. Cette discipline a porté en elle un fabuleux espoir de libération. Se contenter de ce qu’elle est devenue aujourd’hui, c’est se contenter d’un échec.

Le désinvestissement quasi terminal dont la philosophie contemporaine fait preuve a un inconvénient et un avantage. L’inconvénient, c’est qu’elle abouti à un marécage. L’avantage, c’est que sous ce marécage, dorment les fondations d’une cité céleste. La philosophie, en effet s’est tellement automutilée et autocensurée qu’elle a, par réaction, emmagasinée une quantité sidérante d’énergie résiduelle. Cette dernière forme une sorte de réservoir bouillonnant sur lequel elle agonise, sans réaliser de quoi elle s’est coupée.




Tout ce qu’il faut maintenant, c’est déchirer cette membrane pour libérer ces flots d’eau vive. C’est réaliser qu’il y a en nous des forces qui nous poussent au bord de notre propre monde non pour nous faire souffrir, mais pour nous délivrer d’une logique de sursis. Pour nous permettre enfin d’expérimenter l’existence autrement que comme l’oscillement constant entre le stress résultant de la peur d’être rejetés par le système et le soulagement de pouvoir y participer.

Au sein du système de tensions économiques, sociales, politiques dans lequel nous vivons aujourd’hui, la philosophie joue un rôle central, parce qu’elle représente la quintessence du conflit qui maintient en place les murs de nos prisons intérieures. Par sa situation unique, elle est à la croisée de tous les chemins.

Deleuze, les Nouveaux Philosophes et les tristes certitudes de la grille des programmes

Pour ma part, je suis en plus en plus certain que si le mouvement des sans-philosophie doit se développer et prendre la stature qui lui revient, cela passera nécessairement par une nouvelle façon de penser le rapport au médias.

En 1977, Gilles Deleuze avait écrit un article incendiaire sur le mouvement des Nouveaux Philosophes qui émergeait alors, et qu’il avait d’ailleurs intitulé : « Faut-il brûler les Nouveaux Philosophes». Il y disait, avec beaucoup de justesse, que les Nouveaux philosophes avaient les premiers introduit la notion de marketing dans la philosophie, clôturant ainsi le processus de normalisation des consciences :

« Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s'ils s'évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée. Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes. Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d'auteur - d'autant moins de création possible dans la télé et ailleurs.
Je voudrais proposer une charte des intellectuels, dans leur situation actuelle par rapport aux médias, compte tenu des nouveaux rapports de force : refuser, faire valoir des exigences, devenir producteurs, au lieu d'être des auteurs qui n'ont plus que l'insolence des domestiques ou les éclats d'un clown de service. Beckett, Godard ont su s'en tirer, et créer de deux manières très différentes : il y a beaucoup de possibilités, dans le cinéma, l'audio-visuel, la musique, les sciences, les livres... Mais les nouveaux philosophes, c'est vraiment l'infection qui s'efforce d'empêcher tout ça. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s'ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose. »

Il est évident que la philosophie a aujourd’hui oublié une de ses vocations les plus cruciales, à savoir celle d’empêcheuse de tourner en rond. Elle ne dérange plus personne. En grande partie à cause des dérives comme celles qu'a connu la Nouvelle Philosophie, les philosophes français actuels tendent à mépriser les médias (d’ailleurs, les spécialistes du show TV comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut ou Luc Ferry ne sont pas considérés par eux comme des philosophes à proprement parler, mais comme des « intellectuels »), mais en restant ainsi sur leur réserve, ils cautionnent indirectement le mal. Et faute de miroir pour leur renvoyer leur image, les médias baignent dans un tel sentiment de sécurité intellectuelle qu’ils en viendraient à ne plus alimenter que des faux débats, donnant l’impression d’un point de vue critique, mais ne faisant en réalité qu’entretenir une forme de discours circulaire.




En ce sens, si le mouvement des sans-philosophie a peut-être un certain nombre de points communs avec celui des Nouveaux Philosophes, je crois qu’il doit s’en distinguer sur ce point essentiel. L’appel de Gilles Deleuze à créer une charte est plus actuel que jamais, et il faut à présent, comme il le suggèrait, subvertir complètement ces outils de communication.

Il faut oser parler, il faut oser inventer. Ou alors choisir un silence qui interpelle comme un cri. Je ne peux que souhaiter, à ce propos, que le séminaire des sans-philosophie saura faire entendre sa voix claire dans le brouhaha du Monde. Je cite ici de mémoire l’Abbé Pierre : « le pouvoir est aveugle, et les pauvres sont silencieux. Il faut des voix pour porter leur révolte. »

Par Boris Sirbey.


Le site des sans-philosophie :

www.sans-philosophie.net



Par Boris Sirbey.Le site des sans-philosophie :

Publié dans COIN PHILO

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clovis simard 24/10/2012 23:21


Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.7- THÉORÈME COSMOLOGIQUE. -La naissance du temps.

Jean Louis 03/08/2006 11:05

J\\\'interviens en tant que candide (pas d\\\'études de philosophie) interessé par la philosophie et bien d\\\'autres sciences humaines. Un point de vue personnel : les propos des philosophes, généralement, me paraissent d\\\'une sècheresse extrême. Sentiment que leur monde est artificiel.
Je rejoins les propos suivants trouvés dans le "journal permanent de l\\\'humanisme méthodologique" : "Bien des propositions sont faites en référence à des traditions anciennes, à une psychologie des profondeurs, aux dernières avancées des sciences de la matière et de l\\\'univers ou même plus récemment des sciences cognitives et neurobiologiques......A partir de son anthropologie fondamentale, elle montre que toute réalité est actualisation de sens. Elle montre que cette actualisation est à la fois expérience réalisante et réalité réalisée.....elle montre enfin que la structure de toute réalité est la structure même de l\\\'expérience humaine" 
En effet, on peut changer les approches et les sujets d\\\'étude de la philosophie, mais la question que j\\\'ai envie de vous poser est :
trouvez-vous pertinent l\\\'étude du rapport entre le philosophe et sa philosophie, entre le type de démarche philosophique et les résultats ?
     

referencement 24/04/2006 21:33

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GC 09/04/2006 11:31

Tout à fait intéressant : merci ! En deux mots, je retrouve cependant cette opposition classique individu/"société", celle-là même qu'un auteur comme Elias se proposait, à mon sens avec justesse, de dépasser. Dans cette perspective, il me semble difficile d'intégrer le fait que lorsqu'un "un être humain s’éveille, tout le reste s’effondre", même si la formule est séduisante. Qu'un système en tant que construit ne puisse contenir la "toute-puissance" de l'être est une proposition nettement moins vraie lorsque l'être est pris dans un puissant processus d'individuation, tel qu'il s'est construit notamment en Occident. Ainsi de la "plénitude" : Ok pour la fontion que peut remplir cette notion comme "concept-horizon", mais ensuite ? GC