Contedauteur.com : le texte du mois

Publié le par BS

 
Névrose
par Oedipe King

 

 

 

 

« Vingt-neuf francs soixante-quinze centimes » annonça l’homme, en levant à peine les yeux du journal qu’il était en train de lire. Pierre fouilla consciencieusement ses poches à la recherche du compte exact, et, après un rapide conflit intérieur, se décida à payer avec un billet de cinquante francs, de peur d’impatienter le vendeur. Il sortit de la boutique, et se mit à marcher de long de l’avenue, partagé entre une joie intense et un léger remords. Il était en effet passé plus d’une fois devant la librairie, lorgnant sur l’objet de son désir, mais il n’avait jusqu’ici jamais trouvé le courage d’entrer. Plusieurs jours lui avaient été nécessaires, pendant lesquels il n’arrivait pas à trouver le sommeil, se retournant dans son lit, pensant que les gens se moqueraient de lui au moment où il en viendrait à s’emparer de la revue qui l’intéressait. A chaque fois qu’il s’était imaginé rentrant courageusement dans la place, et payant sans broncher l’exemplaire, le scénario tournait court, et il se voyait finissant par se ridiculiser, soit parce qu’il se voyait interrogé par le vendeur, soit par quelqu’un d’autre dans la boutique. Mais il avait finalement trouvé le courage d’entrer, et tout s’était bien déroulé, puisqu’il était passé parfaitement inaperçu, et que le vendeur ne lui avait pas posé de questions, ce qui justifiait qu’il se sente si heureux et si léger. Mais d’un autre coté, Il était en même temps conscient d’avoir déjà rogné la somme que sa mère lui avait offerte pour son anniversaire, et cette pensée l’angoissait. Toutefois, il se disait que rien qu’avec la monnaie des cinquante francs, il pouvait encore acheter un tas de choses, si bien que du coup, c’est un peu comme si le billet de cinquante francs était encore là. Avec un pouvoir réduit, certes, mais néanmoins présent. En fait, s’il additionnait les quarante-trois francs qu’il avait en petites pièces à la monnaie des cinquante francs, cela faisait bien plus que les vingt-neuf francs que lui avait coûté son achat, si bien que l’on pouvait finalement considérer que ce dernier ne lui avait pour ainsi dire...

« ATTENTION GAMIN ! ». Tout à ses pensées, Pierre venait de bousculer un homme en costume cravate. Il balbutia quelque chose pour s’excuser de sa maladresse, mais l’homme était déjà parti. Une honte immense le submergea, et l’idée de ce qui venait de se passer lui fut immédiatement insupportable. En se reprochant de ne pas avoir été suffisamment attentif, il se sentit bientôt terriblement coupable. Il reprit donc son chemin la tête baissée, le cours de ses réflexions à présent tout entier orienté sur l’incident qui venait de se produire, et qui prenait pour lui des proportions absurdes. Il s’en voulait pour son manque de vigilance, et toutes ses pensées ne firent bientôt qu’accentuer l’anxiété qui opprimait son cœur.

« HEY ! » Une main ferme l’agrippa. Il se retourna vers un jeune homme qui le regardait les sourcils froncés. « Fais attention ! Tu as failli te faire écraser. Regardes un peu où tu marches ». Une fois de plus submergé par ses flots intérieurs, Pierre avait en effet tout juste manqué de traverser au rouge. Ce nouvel incident le plongea dans un état d’accablement absolu. Son cœur se resserra au point d’en éclater, et il se mit à rougir, ce qui ne fit encore qu’empirer les choses. Il commença immédiatement à remonter la rue, fuyant le lieu où il s’était ridiculisé devant tout le monde, et s’arrêta dans un coin, à l’écart de la foule, les yeux baissés. Cette nouvelle aventure l’avait tétanisé, et il éprouvait un profond sentiment de honte, qui recouvrait son esprit comme une chape de plomb. Les choses, toutefois, étaient appelées à empirer encore : tous ces bouleversements, en effet, lui avaient donné une terrible envie d’aller uriner. Il regarda autour de lui, mais il y avait du monde partout et tous les endroits où il aurait pu aller se soulager supposaient pour être atteints qu’il se confronte, une fois de plus, aux autres. L’univers, qui ne lui lassait aucun répit, exigeait déjà de lui qu’il se confronte à une nouvelle épreuve... car la vie, pour Pierre, comme pour tous les gens trop sensibles, était une épreuve qui n’en finissait jamais. Cohabiter avec lui-même était un calvaire permanent : il aimait trop, et il était incapable de se défendre contre ce monde qui débordait tellement sur lui. Il ne le savait pas encore bien sûr, mais c’était là la réalité qui devait guider toute son existence.

Et encore, le pire était à venir. Car si l’inconscience ses jeunes années devaient le dispenser de trop réfléchir au pourquoi d’une fragilité inutile, le plongeant sans cesse dans une confusion qui faute d’être agréable, avait du moins l’avantage de ne pas apparaître dans toute son absurdité, l’âge adulte devait lui faire réaliser le caractère proprement infernal de sa nature. Mieux ajustée, sa sensibilité lui aurait permis de devenir un artiste, un poète, un écrivain, bref un être de transcendance, de ceux capables de toucher du doigt à une dimension supérieure de l’existence. Mais à la place, elle faisait de lui un écorché perpétuel, gourd et en constant décalage avec un monde où il était incapable de se sentir à sa place. Vous objecterez, peut-être, que s’il en allait ainsi, c’était moins du fait d’une soi-disant sensibilité excessive que du fait d’un mauvais usage de cette dernière. Vous pourriez souligner qu’après tout, ce qui fait la différence entre un artiste, un poète ou un écrivain, et un vulgaire névrosé, ce n’est pas tant une acuité émotive d’une autre nature qu’une émotivité mieux canalisée. Vous renverriez ainsi Pierre à lui-même, couperiez court à tout auto-apitoyement mal placé, le laissant seul face au gâchis que fut sa vie. Vous diriez tout cela, et je vous répondrais peut-être alors... et bien, j’aurais sans doute mille choses à vous répondre, mais je me contenterais sans doute simplement de vous dire pour l’instant que les choses ne sont pas tout à fait aussi simples.

 

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Publié dans CONTE D'AUTEUR

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