Un témoignage

Publié le par Boris

 


C’est en 2001 que j’ai véritablement fait connaissance avec l’univers médical. J’avais alors vingt-cinq ans, et je terminais mes études de philosophie.

A cette époque, ma famille traversait une période particulièrement difficile. Mes parents, en effet, sont originaires d’ex-Yougoslavie (mon père est né en Bosnie-Herzégovine et ma mère en Croatie) et le fait qu’ils se soient tous les deux installés en France depuis les années soixante comme artistes peintres ne les a pas empêchés de subir de plein fouet les conséquences de la crise qui a éclaté dans cette région en 1991.

Profondément révoltés par les horreurs de la guerre, ils avaient passé les dix dernières années à se battre pour leur région d’origine, en faisant de l’aide humanitaire, en montant des projets artistiques destinés à sensibiliser l’opinion occidentale et en aidant des réfugiés à trouver un toit. Toute leur existence était devenue une lutte permanente, dans laquelle j’étais de plus en plus impliqué au fur et à mesure que le temps passait.

Toutefois, si cette situation de crise avait eu pour conséquence positive de forger, entre nous, des liens de profonde complicité, elle nous avait aussi laissés tous trois totalement épuisés, aussi bien sur le plan matériel que moral.

Depuis le début de la guerre, en effet, nous avions constamment cherché à comprendre qui était responsable de son déclenchement, et comment il était possible que des gens s’entretuent ainsi après avoir vécu en paix pendant des décennies. Or, après avoir admis pendant un temps la théorie de la « haine interethnique » abondamment diffusée par les médias à l’époque, nous avions fini par nous apercevoir que, en réalité, ce n’étaient pas les peuples qui avaient déclenché cette guerre (peu importait la rivalité des Croates, des Serbes ou des Bosniaques), mais des petits groupes d’individus sans aucun idéal, uniquement intéressés par le fait de créer une situation d’anarchie leur permettant de gagner un maximum d’argent et de pouvoir. Nous avions compris que, tout comme en Irak, en Algérie au Proche-Orient, cette guerre avait été, littéralement, montée de toutes pièces.

Je ne m’étendrai pas plus longuement sur le sujet, mon but n’étant pas d’écrire un essai sur la politique, mais il me semblait important d’expliquer cela pour que le lecteur comprenne quel type d’impact la guerre avait eu sur nous. Pendant toutes ces années, nous avions trouvé la force de nous battre parce que nous avions l’impression de défendre une juste cause, de faire quelque chose de réellement utile. Lorsque nous avons compris que tous nos efforts avaient été vains, nous nous sommes effondrés. Le fait de découvrir jusqu’où pouvait aller le cynisme du pouvoir nous avait à tel point dégoûtés que nous ne voulions plus entendre parler de politique. Nous avions l’impression d’avoir lutté tout ce temps pour rien, et ce sentiment d’absurdité était encore accentué par le fait que beaucoup des gens en qui nous avions eu confiance s’étaient finalement révélés être de faux humanistes, qui avaient profité de ces conflits pour s’enrichir.


La maladie de ma mère


C’est à ce moment-là que ma mère, Biserka, est tombée malade. Ça a été, pour tous ceux qui la connaissaient, un choc terrible. Blonde, les yeux bleus pétillants de malice, elle possédait une joie de vivre, un courage et une énergie si communicatifs que sa simple présence suffisait à susciter l’enthousiasme autour d’elle. Pour tous ceux qui la connaissaient, elle était un roc, un point de repère dans l’existence, et il nous paraissait tout simplement impensable qu’elle puisse être souffrante. Pourtant, il a fallu se résoudre à l’hospitaliser.

Or les choses se sont très mal passées. Comme c’est le cas pour des milliers d’autres personnes qui ont un parent malade, j’avais une attente énorme vis-à-vis des médecins, et je m’en suis remis totalement à eux, en espérant qu’ils allaient faire en sorte qu’elle guérisse rapidement. J’ai très vite déchanté.

Une des premières choses qui m’aient frappé dès mon entrée à l’hôpital est que, parmi les divers docteurs qui ont donné leur opinion sur son dossier, aucun n’ait fait l’effort de discuter ne serait-ce que pendant quinze minutes directement avec elle pour comprendre qui elle était. Tout ce qu’ils voulaient bien regarder, c’étaient les radios, les scanners, les relevés sanguins, les prélèvements qu’ils lui faisaient faire en permanence ; mais aucun ne s’intéressait à ce qu’elle pouvait avoir vécu en tant qu’être humain. Ils avaient tous l’air de considérer que cela ne pouvait pas avoir la moindre influence sur son état.

Cette indifférence me semblait d’autant plus critiquable que les symptômes que présentait ma mère étaient très diffus, difficiles à catégoriser, et que les traitements médicamenteux échouaient sur elle. Elle s’affaiblissait toujours plus et, en l’espace de quelques mois, son état s’est rapidement dégradé. Certes, mon père et moi n’avions aucune formation médicale, mais nous sentions bien que les traumas qu’elle avait vécus devaient jouer un rôle dans sa maladie. Peut-être d’abord par pure réaction à la façon dont ils la traitaient, nous avons commencé à essayer d’attirer leur attention sur le fait que, pour l’aider, il fallait aussi écouter ce qu’elle avait à dire.

Le problème, c’est que le système était bâti sur d’autres principes, et nous nous sommes rapidement rendu compte à quel point il était difficile de faire dévier cette mécanique d’un pouce. Une fois pris dans cette dernière, nous ne pouvions plus qu’attendre, tiraillés entre la peur et l’espoir.

Il faut aussi dire, à notre décharge, que nous en étions arrivés à un tel point d’épuisement que c’est à peine si nous arrivions à tenir debout. Notre situation financière était devenue extrêmement précaire, et je passais alors mon temps à faire des allers-retours entre l’hôpital et les services sociaux. Aucun de nous trois n’avait plus l’énergie suffisante pour lutter, et la seule chose que nous pouvions faire était de subir la situation, en espérant que les choses finiraient par s’arranger.

Malheureusement, ça n’a pas été le cas, et ce dialogue de sourds avec l’institution hospitalière a trouvé sa conclusion logique et absurde lorsque les médecins ont fini par diagnostiquer une tumeur cancéreuse, alors que les mêmes examens, faits un mois auparavant, démontraient son absence catégorique. Ma mère a alors commencé une chimiothérapie qui lui a fait perdre 25 kilos en trois mois, et dont l’effet à été de provoquer une expansion brutale du cancer, qui s’est généralisé. L’équipe médicale n’en croyait pas ses yeux, mais n’en a pas moins continué à préconiser la poursuite du traitement, ce que nous avons refusé.


La psychosomatique : l’importance des émotions dans la compréhension de la maladie


Pendant ce temps, j’avais entamé des recherches pour voir s’il existait des thérapies alternatives. Toutefois, les seuls prétendus traitements que je trouvais relevaient soit du bric-à-brac religieux, soit de produits miracles, soit de la médecine palliative. Ce n’est qu’au terme du deuxième mois de sa chimiothérapie que j’ai fini par découvrir les travaux de médecins dissidents, qui défendaient l’idée que le psychisme pouvait jouer un rôle dans la maladie.

Après avoir fait quelques enquêtes, j’ai appris que l’un des principaux fondateurs de la science qui étudiait les rapports entre l’esprit et le corps était un certain Georg Groddeck, médecin allemand du début du siècle. Bien sûr, on sait depuis longtemps déjà qu’un grand stress ou un grand chagrin peuvent affecter la santé d'une personne. Toutefois, l’apport de ce médecin a été de montrer la relation précise qui existait entre le psychisme et les troubles organiques.

Si on prend pour exemple la myopie, la médecine considère qu’il s’agit d’une tare génétique. Mais en réalité, dit Groddeck, la myopie est une réponse biologique de l’organisme à un conflit psychologique. Admettons, en effet, qu’un enfant soit régulièrement giflé par son père, ou bien simplement qu’il vive dans un environnement où il ne se sent pas en sécurité. Le cerveau de cet enfant va alors recevoir un message qui lui dit : « Attention, il peut à tout moment se présenter une menace. »

Or, comme le but du cerveau est d’assurer au mieux la survie, il va répondre à ce danger potentiel en modifiant le point focal de l’œil, et l’enfant deviendra myope. Pourquoi ? Parce que la myopie réduit la vision de loin, mais augmente celle de près : elle permet donc de réagir plus rapidement si un danger se présente à proximité de l’enfant. Bien sûr, il va de soi que le père ne représente pas un danger réel ; mais ce qui est important, c’est la façon dont l’esprit de l’enfant perçoit subjectivement les choses. S’il a suffisamment peur, si le conflit est suffisamment intense, son corps réagira exactement comme si le danger était réel, en améliorant sa vision de près pour créer une « bulle de perception » où il pourra s’abriter. Plus précisément, Groddeck dit que ce processus est « pour le malade le moyen de survivre »

 

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sbeuh 26/06/2006 15:21

mens sana in corpore sano. On ne le dira jamais assez.Je tiens avant tout à vous présenter mes condoléances pour le décès tragique de votre mère. J'admire la pugnacité et le courage dont vous avez fait preuve.J'ai fréquenté de très près l'univers médical pour être passé sur la table d'opération une dizaine de fois en 25 ans... L'univers médical est un univers de scientifiques. Les êtres humains soignés ne le sont plus, ils deviennent des patients, des objets d'une équation médicale. S'ils sont très efficaces pour soigner une jambe cassée ou arrêter une hémorragie, ils n'ont pas la pudeur, la décence ou l'humilité d'avouer leur presque incompétence à soigner une maladie complexe, telle que le cancer, de manière globale. Je suis d'avis qu'à ne s'attaquer qu'aux symptomes physiques, lorsqu'ils sont d'origine psycho-pathologiques reste une erreur. Les premiers travaux de Breuer et Freud allaient dans ce sens. La psycho-pathologie restera une évidence (NB. Les scientifiques refusent les évidences) tant que la science n'arrivera pas à isoler avec cohérence ce qui l'affecte. C'est oublier que seule notre conscience peut revendiquer un semblant de cohérence et que notre cerveau n'est pas qu'une machine à produire de la logique. Le cerveau est aussi motivé par des considérations affectives, en ce sens, sa conscience baigne dans l'affection.(je viens de penser à un exemple qui m'est arrivé personnellement)Prendre conscience de cette réalité ne suffit pour autant pas à s'en prémunir. J'ai pour ma part aussi subit une "affection" - on notera avec humour le synonyme rattachant la "tendresse" et "l'altération de la santé" - de la sorte. Après un claquage de la machoire un soir, je me suis retrouvé le matin à ne plus pouvoir fermer la bouche et ma mandibule me faisait extrêmement souffrir d'un coté en particulier. Coup de fil à mon dentiste à l'emploi du temps surchargé, il ne peut me prendre. La douleur étant insupportable et m'empêchant de me nourrir (c'était surtout ça qui m'a motivé, je suis un gourmand de nature), je me suis rendu à l'hopital où j'ai été pris en charge par un interne. Interne, qui m'a explique que j'avais une déformation de naissance de la machoire et que je souffrirai de ça à vie ! Il me fait prendre rendez-vous avec le médecin du service à son cabinet directement et me préscrit un décontractant musculaire. Je prends rendez-vous chez le médecin en question (qui avait un cabinet médical) et qui m'annonce qu'il est le seul à traiter ça dans la région (je vis en Alsace !). Plutôt étonné, je me rends au rendez-vous et lui expose mon problème et ma douleur du coté droit. Il me demande de me détendre (normal, c'est un dentiste je me dis) puis de lui serrer ses mains de toutes mes forces et m'annonce tranquillement que je droitier (ce qui est le cas). Je lui rétorque que c'est parce que j'ai serré plus fort de la main droite, il me répond que non, que j'ai justement serré plus fort de la main gauche. Puis toujours aussi tranquile, il m'annonce de long en large mon style de vie, la manière dont je m'investis en règle générale et que l'origine de mon mal est lié à quelque chose qui me pèse actuellement et qui a affecté toute la préhension du coté droit. Je suis informaticien et utilise ma souris de la main droite et me trouvais en situation de stress par rapport à mon job d'époque. Inutile de dire qu'un type qui vous sort ça au bout de deux minutes sans l'avoir jamais vu ni d'Eve ni d'Adam ça vous coupe le souffle. Comme pour s'excuser, il m'a répondu : "vous n'êtes pas le seul dans ce cas, notre société est une machine à stress". Le traitement a été radical. Il a pressé comme un malade sur la contracture ce qui a eu pour effet de me faire pleurer toutes les larmes de mon corps et m'a simplement suggéré de "relativiser et de me recentrer sur mes intérêts". Ca faisait presque deux semaines que je souffrais le martyr, 2 jours après, toute douleur avait disparue. Depuis, la contraction de ma mandibule devient un indicateur de mon niveau de stress. Le syndrome s'appelle SADDAM (c'était en plus en pleine campagne américaine contre l'Irak...), le père de mon meilleur ami, chef d'entreprise a eu le même syndrome récemment. Il a été soigné de la même manière. Ce syndrome d'ailleurs est inédit, sans précédent. C'est générationnel, seul notre génération a commencé à développer ce syndrome.Quant un interne m'indiquait une déformation de naissance, un dentiste dans la force de l'âge m'annonce un problème d'origine psychique. Sans aucun rapport, un des médecins (mon médecin traitant) les plus respectés par le corps médical à Strasbourg passe 30 à 45 minutes avec un patient dans son cabinet médical pour parler avec lui. Il m'a avoué récemment que ce doute le rongeait, et qu'aujourd'hui il s'intéresse de très près "aux causes premières de certaines maladies" inexpliquées, lorsque je l'ai consulté pour une migraine (aussi due au stress). Causes premières qu'il attribuait à l'univers affectif et émotionnel du patient. Pour la petite anecdocte, il m'a fait part qu'un de ses patient développait spécifiquement des migraines pour s'isoler de sa femme. Lorsque sa femme se rendait compte qu'il avait une migraine, elle acceptait de le laisser tranquile. Il développait une sorte de complaisance dans la migraine (qui reste une douleur atroce).Je reste d'avis que les nouvelles maladies qui se développent spécifiquement dans nos sociétés modernes ne sont pas toutes d'origine congénitales, mais bel et bien psychologiques. Cela n'empêche pas des problèmes psychologiques d'être déplacés vers des zones plus faibles du corps, prêtes à recevoir cette charge affective.Si les dérives de la psychanalyse ont été fustigées à juste titre (il a été dit n'importe quoi en son nom), il ne faut pas oublier sa motivation initiale qui fut de traiter des cas d'hystérie (avec affections pathologiques) avec des mots et la suggestion.(parti pour deux trois mots, j'ai rédigé un pavé :) )Bonne continuation à vous !

Paul 10/06/2005 22:04

C'est trés intéréssant, et ça rejoint assez bien certaines réflexions que je m'étais faites sur le fait que la médecine actuelle cherche pluôt à guérir le patient plutôt que de l'aider à se guérir soi-même...

Je vais lire le reste du dossier...