La mort du temps

Publié le par Boris

 


CITATION

"Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible.

Dont le doigt nous menace et nous dit : Souviens toi ! "

Baudelaire, l’Horloge.




Jeune lecteur des Mémoires d’Hadrien, j’ai été extrêmement frappé par une courte formule que Marguerite Yourcenar a placée dans la bouche de l’empereur, que je livre ici de mémoire : « Mais si le passé n’est qu’un souvenir présent, et si le futur n’est qu’une crainte présente, où réside leur réalité ? »

Ces quelques mots avaient soulevé en moi une forme étrange d’allégresse, semblable à celle que j’avais déjà ressentie en lisant le fameux épisode de la madeleine de Proust, où le narrateur se retrouvait soudain arraché à l’ordre linéaire du monde pour être placé en surplomb du Temps.

A quoi ces expériences renvoyaient-elles au juste ? Pouvait-on leur donner une forme logique communicable ? Pour répondre à ces questions, je me suis naturellement tourné vers la philosophie, mais je me suis vite rendu compte que, si le problème du Temps avait donné lieu, chez beaucoup de penseurs, à des intuitions remarquablement puissantes, au point de déterminer l’orientation même de leur système (c’est notamment le cas chez Aristote, Saint Augustin, Spinoza ou Heidegger), il semblait aussi marquer une sorte de point-limite, une source de paradoxes tellement insolubles que les concepts produits par la raison se mettaient à s’effondrer sur eux-mêmes.


L'éternité fluctuante


Si on prend, par exemple, une horloge, on peut la considérer de deux façons très différentes. D’un premier point de vue, celui du Temps analytique, les secondes, les minutes et les heures qu’elle égrène sont réelles. En nous donnant l’heure, l’horloge marque le point de passage obligatoire qui permet aux événements du futur d’aller se rajouter à ceux du passé. Comme on le voit, cette interprétation postule que le Temps consiste en un axe immuable, linéaire et objectif, sur lequel nous nous déplaçons selon une direction donnée à l’avance. Rien ne pouvant se produire hors de lui, il est la condition ontologique de tout phénomène observable.

Toutefois, si cette conception est de loin la plus répandue, il en est une autre, qui consiste à considérer qu’entre deux tours d’horloge, le Temps n’est pas passé, puisque l’aiguille est revenue exactement à son point de départ. Envisagée comme système physique, en effet, l’horloge n’a pas de mémoire. En tant qu’objet, elle se contente de passer par une série d’états entre lesquels il n’y a aucune hiérarchie particulière. Or, quand elle a accompli un tour de cadran et que douze heures sont passées, elle a aussi accompli une boucle temporelle, qui annule la notion de linéarité du Temps. Tout comme l’orchestre ne joue pas dix fois de suite lorsque nous écoutons un enregistrement dix fois de suite, chaque instant mesuré par l’horloge en vaut un autre, ce qui peut parfaitement aboutir à la conclusion que, loin d’indiquer la progression dans un axe objectif, une horloge ne fait finalement que répéter un même cycle formel, où chaque heure est toujours la même heure, chaque minute toujours la même minute, et chaque seconde toujours la même seconde.

Bien sûr, on peut objecter à cette conception que, puisque l’horloge telle quelle est dans un état t0 et telle qu’elle est dans un état t1 n’est plus — physiquement parlant — la même, et que de toute façon chaque instant est unique et impossible à reproduire, il existe bien un axe temporel linéaire et objectif.

Toutefois, qu’en serait-il si, à la place d’un système physique complexe, on envisageait un système physique beaucoup plus simple, comme un atome d’hydrogène ? Un tel système, de par le caractère élémentaire et cyclique de son comportement, passe par une série d’états dont certains sont identiques entre eux. En particulier, l’électron qui gravite autour du noyau suit une orbite prévisible, qui l’amène à repasser périodiquement par les mêmes points. Or, si l’on compare le moment t1 où l’électron se trouvait au point A, et le moment t2 où il se trouve de nouveau à ce même point A, on ne dispose d’aucun élément à l’intérieur du système qui permette d’affirmer que du Temps a passé entre ces deux moments. Evidemment, il a passé du point de vue de l’observateur, puisqu’il se souvient du trajet accompli, mais du point de vue du système lui-même ? Si celui-ci ne présente aucune différence physique notable, qu’est-ce qui permet d’affirmer que le Temps s’est écoulé ?

On voit bien, ici, où se trouve l’équivoque : selon une conception rationaliste classique, le Temps est une forme a priori du phénomène. Donc, même si le système est cyclique, et se réinitialise à intervalles réguliers, le Temps continue à passer non seulement pour l’observateur, mais au niveau du phénomène lui-même. Et il en va de même, bien sûr, si rien ne se passe dans le système, ou même si, au bout du compte, il n’y a pas de système du tout. Quoiqu’il arrive, le Temps étant la condition formelle de nos représentations internes et externes, il faut qu’il préexiste à tout ce qui se passe au niveau phénoménal.

Cependant, si l’on analyse les conditions strictement phénoménologiques du changement, on se rend compte que ce qui permet de dire qu’un état B est situé après un état A, ce n’est pas qu’il se trouve plus loin que lui dans un axe temporel, mais c’est que nous avons enregistré tous les états intermédiaires qui les séparent. En clair, si le Temps existe dans une certaine couche de notre esprit, et donc logiquement aussi dans une certaine couche du phénomène, on peut dire qu’il existe ni en soi, ni pour nous.

Si, en effet, les catégories temporelles de l’entendement étaient véritablement a priori, il faudrait que nous puissions continuer à percevoir le passage du Temps indépendamment de tout changement d’environnement. Or on se rend très bien compte que ce qui mesure ce passage, ce n’est pas un sens interne objectif, mais uniquement les variations phénoménales que l’esprit perçoit autour de lui. D’ailleurs, les arguments que l’on avance pour justifier que « le temps passe » ne portent jamais sur le Temps lui-même comme forme a priori du phénomène (le Temps a « passé » parce que tout phénomène prend place sur un axe objectif et immuable), mais toujours sur le fait même du changement (le Temps a « passé » parce qu’il s’est produit un certain nombre d’événements nouveaux). De la même façon qu’un prisonnier, enfermé dans une cellule et privé de repères concrets pour indiquer le changement, finit par ne plus vivre qu’une seule et unique journée, la conscience, confrontée à la répétition du Même, perd le sens du Temps. Le fait qu’un même événement vécu vingt fois ne donne pas, au bout du compte, vingt souvenirs différents, mais un seul, indique donc que le Temps n’est pas autre chose que le produit de la mémoire, qui a besoin d’un matériau varié pour maintenir sa lecture directionnelle des événements.

Si la répétition a ce pouvoir d’annuler le Temps, c’est parce que le Temps n’est qu’une façon d’avoir rapport au changement. En clair, ce n’est pas le Temps qui est le substrat du changement, mais c’est le changement qui est le substrat du Temps. Sans la perception préalable d’un changement, le Temps ne pourrait pas exister, puisqu’il est le produit d’une fonction auxiliaire de l’entendement. Aussi, dans la mesure où le changement préexiste au Temps, c’est donc bien que l’axe temporel tel que nous l’expérimentons ne représente qu’un mode d’organisation contingent du devenir, et qu’il peut donc parfaitement y avoir une perception proprement atemporelle de l’objet. Le Temps n’existant ni dans les choses elles-mêmes, ni dans les choses pour nous, il n’apparaît que dans la « couche supérieure » du phénomène, celle qui correspond à la couche de notre entendement qui cherche à organiser le réel dans un réseau de relations construites par un biais disjonctif

Cette dimension nous échappe, car ce qui est au principe de la pensée occidentale étant l’analyse, notre premier réflexe quand nous avons affaire à n’importe quelle perception est de rompre son unité foncière. Ne voulant accorder foi qu’à ce qu’il a construit par ses propres moyens, le mental rationnel par lequel nous passons pour construire une représentation dite « logique » du monde détruit ainsi d’emblée l’équilibre qu’il va ensuite, inlassablement, chercher à rétablir.

Cette artificialité est particulièrement sensible dans la façon dont la science moderne définit les conditions de la connaissance. Pour rendre compte des fluctuations qu’elle perçoit dans le monde, sa méthode consiste à prélever au hasard des « instants » distincts dans le continuum de l’Etre, à y isoler des « causes » et des « effets » et, une fois ceci fait, à entreprendre de les organiser dans des schémas complexes censés nous donner le contrôle de l’objet. Handicapée par son incapacité à percevoir l’Un de façon directe, elle espère que le fait de réorganiser la séquence temporelle comme une juxtaposition d’abstractions emboîtées les unes dans les autres suffira à rétablir la cohérence de ses perceptions. Toutefois, cela revient à vouloir retenir de l’eau entre ses mains, puisqu’en réalité, des facteurs, il y en toujours trop, et qu’une pensée purement analytique est invariablement débordée par ce qu’elle veut réduire.


Le Cercle-Temps


Le Temps étant une abstraction, il se révèle infiniment fragmentaire, et donc infiniment impuissant à contenir le réel. Ce qu’il divise, en effet, ce n’est pas le réel, mais sa représentation. Voilà pourquoi, aussi loin qu’il pousse son processus de division, il existera toujours des nouveaux facteurs inconnus qui lui échapperont, et qui se présenteront à lui sous la forme d’un nouvel instant à même de s’intercaler entre deux instants pourtant déjà infiniment proches l’un de l’autre. De plus, l’intellect faisant appel à des relations d’identité strictes pour isoler les causes particulières à l’intérieur des strates de réalité qu’il examine et agence pour constituer le Temps, il détruit en nous tout sens du possible, pour le remplacer par une nécessité aussi inflexible qu’artificielle. Le Temps est au réel ce que la pellicule de film est à l’image qu’elle tente de saisir ; elle est une série de fragments reliés en un tout de façon arbitraire. Et ce qu’il y a « entre » les images fixes, c’est-à-dire, entre les différents instants isolés par le mental, c’est justement le réel lui-même, qui échappe ainsi invariablement aux tentatives de réduction de la raison. Sans nous en rendre compte, nous imposons à chacune de nos expériences un carcan conceptuel normatif qui nous interdit, au bout du compte, de ressentir la continuité du Présent.

Pourtant, si, du point de vue limitatif du mental, la perfection de l’instant présent nous apparaît comme un incompréhensible chaos, l’acceptation poétique spontanée du Présent est intelligibilité pure : plus nous nous approchons d’elle, et plus nous comprenons que tous les processus naturels qui nous entourent sont à la fois libres, ordonnés et parfaitement harmonieux. Ainsi, alors que le changement n’est véritablement compréhensible que considéré depuis l’Un, où il apparaît comme la perpétuelle recréation d’un ordre immanent, ce que je nomme le Cercle-Temps arrive à se poser comme l’indispensable intermédiaire à sa compréhension, cela en dépit du fait que, par sa nature même, il ne peut comprendre ni ce qu’est l’ordre, ni ce qu’est la nouveauté, ni ce qu’est un changement. C’est ainsi qu’on aboutit à l’étonnant paradoxe qui est au centre de notre conscience actuelle, à savoir que nous considérons le Temps comme le substrat indispensable du changement, alors qu’il en est l’occultation, et l’éternité comme figée et hors d’atteinte de nos sens, alors que tout changement advient en elle.

C’est donc à ce niveau qu’il s’agit d’analyser le problème, en montrant qu’en ayant recours à un processeur d’information analytique pour ordonner le phénomène, l’intelligence finit par devenir incapable de percevoir la réalité de ce dernier : le mental rationnel étant constitutivement incapable de le saisir intellectuellement le passage du Temps sans passer par le principe d’identité, la seule façon pour lui de rendre compte du devenir est de poser qu’un nouveau monde se recrée à chaque instant, paradoxe qu’il n’arrive à dissimuler qu’en acceptant de relâcher sa structure pour que le Temps se remplisse à nouveau d’éternité.


Pouvoir et temporalité


"L’instant où Dieu créa le premier homme, et l’instant ou le dernier doit disparaître,

et l’instant où je parle sont égaux en Dieu, et ne sont qu’un instant."

Maître Eckhart, Sermon.


 


Ainsi, si on analyse notre perception du Temps, on se rend compte qu’elle est subjective : nous ne ressentons pas le passage du Temps, en effet, comme le ferait une horloge atomique. Certes, il y a en nous toutes sortes d’horloges biologiques, et nous vivons entourés d’objets qui nous servent à mesurer le passage du Temps ; mais, justement, c’est ce besoin constant d’avoir recours à des repères auxiliaires qui indique de façon certaine que, fondamentalement, nous ne sommes pas dans le Temps, car, si nous l’étions, il n’y aurait nul besoin d’ancrer en nous cette notion de façon artificielle.

Qu’y a-t-il, cependant, au-delà de cet échafaudage ? Pour le comprendre, il faut d’abord s’abstraire de tous les repères temporels concrets ; montres, horloges, calendriers, etc. Ensuite, il faut passer à nos repères internes, c’est-à-dire aux idées qui font que nous sentons la linéarité du Temps : vieillissement des cellules, des civilisations et de l’univers entier, toutes ces idées se ramenant dans leur substance à celle de mort. Enfin, il faut toucher aux structures profondes de l’entendement, pour atteindre la structure causale, qui est par excellence celle de la linéarité temporelle, puisque le mécanisme d’abstraction de la pensée sur le réel qui la sous-tend est le même que celui qui aboutit à projeter une réalité qui se situerait hypothétiquement hors du présent.

Or, au fur et à mesure que ces repères se dissolvent, ce qui remplace les structures temporelles de la conscience est l’intuition de l’éternité. Le présent redevenant l’assise première de l’expérience, l’esprit ne se sent plus limité par une linéarité quelconque. Affectant alors la perception que nous avons de nos forces, ce dessaisissement du Temps dévoile en nous une capacité de création qui avait jusque-là été masquée. La qualité même de l’Etre change : au lieu de se morceler, il s’unifie et se simplifie. Cependant, ce que l’on retrouve au bout de ce processus, ce n’est pas un paysage pétrifié dans une éternité statique, mais un monde de formes harmonisées dans la clarté de l’Etre, qui se déploient depuis un instant infiniment renouvelé. Le monde réel, celui qui est construit par les catégories absolues du Logos, est un monde d’harmonie vivante, qui est à la fois changement pur et ordre pur.

Ainsi, quand la pensée considère un instant, elle ne considère pas quelque chose qu’elle a prélevé sur le Temps, mais sur l’éternité de l’essence. Le Temps ne naît qu’à la suite de cet acte de mutilation, qui consiste à se saisir arbitrairement de la vie pour l’interpréter sous l’angle de l’irréversibilité. C’est ainsi que le Cercle-Temps peut nous tenir, en nous étouffant sous le poids de l’infinité des mondes qu’il génère pour arriver à comprendre celui où nous vivons.


Mort et temporalité


Par nature, l’esprit tend constamment à glisser hors du Temps. L’état de violence dans lequel nous nous trouvons dans ce monde n’a donc rien de naturel, et suppose un effort énorme pour contrer les lois de l’univers. Pour nous garder en lui, dans la face sombre de la temporalité, le Cercle-Temps doit sans cesse alimenter notre conscience en repères isolés les uns des autres, qu’il organise dans une direction arbitraire. Et pourtant, même cela ne suffit pas, et c’est pour cela qu’il lui faut en outre renforcer le Temps par la certitude du néant.

La notion d’une mort qui mettrait fin à la conscience est relativement neuve. Aucune culture primitive, en effet, n’admet la possibilité que le cycle de la vie puisse être de quelque façon brisé ou altéré par un néant destiné à tout engloutir. Or le fait que la mort ait pris une telle importance dans la civilisation occidentale n’a rien d’un hasard. En nous apparaissant comme la cause finale de tous les changements qui nous affectent, elle contribue en effet plus que toute autre chose à orienter notre perception de façon unidirectionnelle. Car, plus nous avons peur de mourir, et plus nous tendons à considérer tous les processus qui nous entourent sous l’angle de l’irréversibilité.

Il est difficile d’imaginer plus angoissant, pour la conscience, que le spectacle d’un univers soumis aux forces terrassantes du Temps. Envisagée du point de vue du mécanisme temporel, la vie elle-même n’apparaît plus que comme une gigantesque machinerie se désagrégeant par la seule force de son fonctionnement. Avec le néant pour seul horizon, tous les processus subissant la tyrannie du Temps sont attirés vers leur destruction aussi sûrement que le papillon vers la flamme. Chaque heure, chaque seconde qui passe ne faisant qu’augmenter l’entropie universelle, la conscience doit subir le continuel spectacle d’une histoire grotesque, dont le dernier chapitre, connu à l’avance, rend obsolète la lecture de tous ceux qui le précédent. Et plus cette vision terrifiante oppresse la conscience, et plus cette dernière réagit en multipliant les subterfuges, les diversions et les échappatoires. Submergée par la présence imminente de la mort et d’une linéarité temporelle qui lui sert de rabatteur infaillible, elle en vient bientôt à partager le peu de vie qui lui reste entre un oubli méthodique d’elle-même, censé amoindrir sa souffrance, et des explosions de jouissance hédoniste tout aussi désespérées.

C’est ce qui explique que la société moderne soit à ce point pressée : ayant fait une telle place au non-être dans son système de pensée, elle ne voit aucune échappatoire au Temps, qui l’oppresse de toutes parts. Par ailleurs, comme le Temps se veut le cadre nécessaire du changement, mais qu’il nie toute possibilité de changement réelle, son emprise sur nous se traduit également par un extraordinaire sentiment d’accablement interne, et par la certitude que, quoique que nous fassions, rien de nouveau ne pourra jamais se présenter à nous. Tout en nous amenant à accélérer constamment les moyens de transport et de communication, le Cercle réduit ainsi notre paysage interne à sa plus simple expression.

On comprend donc que le pouvoir, sous toutes ses formes et sous tous ses masques, investisse une telle énergie pour entretenir cette armature fantomatique qui enveloppe le réel : il sait que, tant que nous passons l’essentiel de notre existence à ressasser des situations auxquelles nous ne pouvons rien changer, ou à nous projeter dans d’autres que nous ne vivrons jamais, nous restons des êtres dominés par la peur, prévisibles et manipulables. L’énergie qui nous permet de sustenter tous ces simulacres de réalité, en effet, est tirée de l’instant présent : en nous dispersant dans le Temps, nous nous coupons automatiquement des ressources qui nous permettraient de faire tomber les murs de notre prison.

C’est ce qui explique aussi qu’à l’heure actuelle, ce qui dirige véritablement le monde n’est pas un ensemble de forces économiques, politiques et sociales, mais un ensemble de discours sur l’économie, la société et le travail. La presque totalité de l’espace est occupé par la glose interminable des spécialistes qui, sous prétexte de donner une interprétation du réel, le déterminent dans un sens donné, dont l’objectivité est sacralisée a posteriori. Tous ces commentaires sont une tentative de canaliser notre liberté et de l’orienter dans un sens qui soit profitable au pouvoir. Or, si l’on étudie bien des discours, on se rend compte qu’ils ont pour point commun d’être toujours plus affairés, et d’accroître toujours plus en nous le sentiment de l’urgence. Cela vient du fait que pour renforcer leur emprise, il doivent d’abord renforcer les parois temporelles qui nous enserrent.

Il devient dès lors clair que la nature de ce Cercle n’est pas de s’appuyer sur une position philosophique particulière, mais de récupérer n’importe quel discours possible pour le convertir en stratégie de réforme du réel, induisant ainsi un étirement temporel, et un ajournement indéfini de la libération qu’elle promet par ailleurs. En lui, les réponses ne peuvent jamais être atteintes qu’au terme d’une révolution préalable, d’une savante recherche, d’une interminable propédeutique.

Mais alors, répondra-t-on, la solution serait-elle de tout exiger, tout de suite ? En fait, la violence faite au Présent réel n’est jamais faite au nom du futur, mais du Présent projeté dans le futur. La « solution » consiste donc tout simplement à cesser d’attendre du réel qu’il nous donne quelque chose de « plus » ou de « mieux » que lui-même, pour la raison que tous les manques dont il semble souffrir ne viennent pas de lui, mais d’une déficience que le Cercle projette en lui.

Le Cercle-Temps organise les phénomènes en les ordonnant le long d’un axe linéaire, dont le sens de lecture va du passé vers le futur. Posant que chaque instant détermine le suivant, et est déterminé par le précédent, il ne sait lire de l’univers que la partie qui s’emboîte à sa propre mécanique. Cependant, il suffit de voir une fleur éclore ou d’observer un enfant essayant de construire un château de sable pour comprendre que cette grille de lecture du monde sera toujours incapable de saisir ce qui s’accomplit en permanence devant elle. Le fait qu’une série d’événements biologiques ou historiques apparemment sans rapport entre eux puissent en réalité être guidés par une structure qui n’apparaît comme telle qu’après coup montre que les lois qui structurent véritablement le monde se jouent du Temps linéaire. C’est ce qui explique que les lois physiques puissent changer avec le temps. Tout ce que nous vivons ayant déjà été vécu dans le Surréel, l’ensemble des phénomènes ne parcourent pas un axe, mais s’écoulent à la fois en amont et en aval du Temps. Attirés par une réalité qui se réalise progressivement en eux, ils ne sont organisés ni depuis le passé, ni depuis le futur, mais depuis un point situé hors du Temps.

 

 

Il est en tous les cas remarquable que, se voulant un dépassement de la finalité cosmologique, la science mécaniste ait finalement mis en place un univers de pensée soi-disant infini, mais fonctionnant en réalité comme une finalité noire, où toutes les chaînes causales se voient finalement dirigées depuis l’entropie et le néant auxquelles elles conduisent inévitablement. En faisant du Temps le substrat du changement, le Cercle rend tout changement irréversible, et nous donne toutes les raisons philosophiques de renoncer à chercher ce qui peut se trouver au-delà de lui. En contrôlant notre perception du réel, il peut réguler notre action, en nous inculquant un besoin frénétique de contrôle. Pourtant, ce qui fait la force d’un projet, ce n’est pas d’être projeté depuis l’avenir, mais d’être ancré dans le Présent. Tout comme ce qui fait la puissance d’un souvenir, ce n’est pas d’être pris du passé, mais d’être ressenti dans le Présent. Parce que le Présent, en définitive, n’est qu’un nom différent donné à l’Un, et que l’Un est ce Présent sans cesse renouvelé, qui se donne et se redonne sans cesse à nous, don immanent que nous passons malheureusement la plus claire partie de notre existence à ignorer. Si, en effet, nous retombons constamment dans les mêmes échecs, ce n’est pas parce que nous n’arrivons pas à tirer les leçons du passé, mais parce que nous sommes dans un passé, c’est-à-dire dans une passivité présente. N’arrivant pas à nous départir de notre sentiment d’impuissance, nous le déployons dans une structure temporelle qui nous dit que ce qui s’est déjà produit devra se reproduire encore et encore, jusqu’à l’écœurement. Par opposition, dès que nous sommes rendus à l’Un, nous redevenons automatiquement libres et actifs. Rejetant tous les plans, les projections et les programmes, nous devenons alors un danger majeur pour tout ce qui sert le Cercle et son besoin de contrôle.

Croyant multiplier les stratégies d’approche pour cerner l’instant présent, nous ne faisons finalement que nous éparpiller dans les différents simulacres de réalité que nous projetons sans cesse depuis lui. Ayant perdu sa capacité à ressentir l’unité fondamentale de toutes choses, nous ne réalisons pas que ce que nous cherchons à saisir désespérément n’a jamais cessé de se trouver juste sous nos yeux, caché seulement par notre désir effréné de nous en saisir à tout prix.

Voilà pourquoi l’existence semble être une éternelle redite : par le biais du Temps, le mental rationnel ne sait finalement que construire une trame de réalité désespérément répétitive. Incapable d’imaginer autre chose que ce qu’il a sous les yeux, il ne fait qu’affirmer l’idée fixe qui est au principe de son fonctionnement. Rien d’étonnant, alors, qu’à chaque fois que nous nous trouvons devant une situation qui nous fait souffrir, nous lui associons presque automatiquement la notion de répétition. Cela vient du fait que la souffrance consiste essentiellement dans l’impossibilité du changement, cette impossibilité découlant à son tour de la nature même du Temps linéaire. Plus l’emprise de ce dernier est importante, et plus il devient impossible de percevoir l’éventail de possibilités réelles que contient chaque instant. L’impression d’avoir tout vu, de tout connaître n’est donc pas un simple effet psychologique superficiel : elle découle du fait que nous passons par des circuits perceptifs qui écrasent le réel pour la réduire à du Même.

C’est ainsi que le discours déterministe du Temps, tout en se faisant d’abord le porte-parole de la connaissance, finit immanquablement par devenir celui de l’impuissance humaine. Il ne résiste pas à devenir une forme élaborée de fatalisme, qui nous amène à renoncer à la possibilité même du sens. Tout en affirmant constamment sa neutralité vis-à-vis de son objet, la pensée causale et temporelle ne peut finalement s’empêcher d’affadir tout ce qu’elle touche : ne pouvant ou ne voulant plus comprendre que le gris qu’elle constate partout autour d’elle ne vient pas du monde, mais d’un défaut de sa propre vision, elle ne fait pas le lien entre l’aggravation du processus d’obscurcissement de l’Etre et sa propre expansion.


Egarés dans les détours de notre psychisme collectif


Ce qui est à l’origine du Temps, en effet, ce n’est pas le passage par des mondes différents d’une conscience unique, mais la modification des points de vue de la conscience par rapport à un monde unique. Ne se déplaçant pas sur un axe linéaire, l’univers se déploie à partir d’un éternel instant, où tout est toujours simultané et instantané. Il n’y a pas « un Temps » à proprement parler. Il n’y a qu’un Présent éternellement renouvelé, à partir duquel sont générées une infinité de champs temporels locaux. En effet, les structures linéaires que l’entendement analytique utilise pour connaître l’univers externe ne constituent pas un axe objectif, mais une trame projective, qui change à chaque instant et pour chaque personne.

C’est pour cette raison qu’il existe un tel décalage entre les situations et les affects qu’elles produisent en nous, et que, devant une même épreuve, les réactions des individus peuvent aller de la combativité enthousiaste au suicide : ce qui détermine notre attitude devant la vie est la perception que nous avons du possible : plus celle-ci est large, et plus nous sommes libérés de l’angoisse et du sentiment d’impuissance. Or, si une perception totalement objective du réel-en-Un est idéalement hors du Temps, le pouvoir du Cercle-Temps, par contraste, consiste à inhiber notre puissance d’être arrivant à nous convaincre que le futur, à l’image du passé, est immuable. Il peut ainsi nous paralyser suffisamment pour que le fatalisme dont il représente la possibilité devienne une fatalité.

Le Temps se présente d’abord à nous comme un axe de progression linéaire, mais finit comme un espace elliptique totalitaire, d’où toute nouveauté et toute possibilité sont exclues. Il est remarquable, de ce point de vue, que Spinoza ait analysé les affects passifs comme le produit d’une perception temporelle du réel. Il avait bien vu que ces derniers, que nous concevons souvent comme une donnée première de l’expérience, manifestent en réalité la réaction de l’esprit se découvrant pris dans l’armature inertielle du Cercle-Temps. A proprement parler, il n’ont pas de réalité en eux-mêmes, et n’existent que par rapport à l’économie transcendantale qu’ils distordent. Si bien que lorsque nous passons d’un mode d’être actif et joyeux à un mode d’être triste, ce n’est jamais en raison de causes matérielles objectives, mais parce que nous nous sommes de nouveau égarés à l’intérieur de notre propre psychisme.

Ce que nous vivons n’est pas un Temps d’exil, mais un exil dans le Temps.

Boris Sirbey

Publié dans COIN PHILO

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