La fatigue du veilleur

Publié le par Florent Jaga

 
La fatigue du veilleur


par Florent Jaga

 

Le serveur frappa une deuxième fois l'épaule de l'homme avachi. Quelques clients, à l'affût, gardaient leurs verres en suspension pour ne rien manquer du spectacle offert mais cette seconde tentative n'eut pas davantage de succès que la précédente. Les ronflements du dormeur avaient changé d'octave et le sifflement aigu attirait maintenant les touristes assis à la terrasse. Ses vêtements étaient froissés mais semblaient propres et de bonne qualité. Son front épousait la forme de la soucoupe sur laquelle il était posé. Ses bras pendaient le long de la table à la manière d'une chemise sur un fil d'étendage.

On guettait les réactions des deux hommes. Le statu quo déstabilisait le serveur et, malgré son sourire gauche, on le sentait ému par l'ampleur de son auditoire. La tâche lui incombant semblait ardue; Il s'agissait de réveiller l'homme avec tact et fermeté. Un dosage trop violent risquait d'envenimer les choses jusqu'à l'esclandre tandis qu'un échec supplémentaire l'exposerait aux rires moqueurs de l'assemblée. Il observa son adversaire, le contourna puis le tira des deux mains pour le coller contre le dossier de la chaise. Très vite, il recula, comme brûlé par la crainte d'en avoir trop fait. Un reniflement porcin précéda l'éveil de l'homme. Ses yeux vitreux lui renvoyèrent le miroir de dizaines d'autres paires rivées sur lui. Il plissa les paupières, bâilla à s'en démettre les mâchoires puis bascula à l'avant dans un bruit de soucoupe brisée. Quelques rires fusèrent et le serveur furieux l'empoigna sans plus se soucier des convenances (puisqu'il y avait eu dégradation de matériel.) Les rires s'étaient éteints. L'employé racla sa gorge, emprunta un ton autoritaire et pria l'importun de sortir immédiatement. L'homme se leva sans broncher et quitta les lieux en somnambule.

Il traînait de sa démarche mécanique parfois accompagnée de soubresauts spinaux. Une enfant, accrochée aux pantalons de sa mère, le fixa, inquiète. Il tenta d'esquisser un sourire mais les muscles ne répondaient plus. Toute cette masse de chair qu'il voulait tendre restait molle, pendante et grise. La fillette ferma les yeux avant de se réfugier entre les jambes maternelles. Il bâilla de nouveau puis passa une main sur sa barbe naissante. "Ai-je donc l'air si repoussant?" Songea-t'il avant de croiser la glace d'une vitrine qui répondit par l'affirmative. Il tourna à l'angle, et déboucha sur la grande avenue bordée de platanes. Il voulut entrer dans un petit restaurant mais l'épisode du café l'en dissuada. Piquer du nez dans un plat en sauce était une situation qu'il ne voulait pas connaître. Il poursuivit son chemin jusqu'à la rue piétonne. La fermeture de la croissanterie était imminente mais il ne parvenait pas à accélérer le pas. La jeune femme offra un visage usé, blasé par les contacts furtifs du jour. Il pensa qu'ils étaient en phase, que la fatigue les réunissait et qu'elle interromprait le mouvement circulaire de son bras droit mais le rideau de fer s'abaissa inexorablement. "C'est fermé, monsieur" lança-t'elle pour le décider à partir. Un peu plus tard, il sortait d'un fast-food en tenant un sac de papier déjà auréolé de l'huile des frites. Les aliments laissèrent leur empreinte pâteuse lorsqu'il s'endormit sur le banc, vaincu par la digestion.

Le soleil infligeait au ciel ses dernières rougeurs. Des militaires riaient à gorge déployée. Leur dialogue était émaillé d'insultes, rendues naturelles par l'habitude et la répétition. Lorsqu'ils passèrent devant le banc, l'homme assoupi sursauta. "Réveil!" Avaient crié les engagés avant de pénétrer dans le premier bar qui s'offrait à eux. L'homme se dressa péniblement sur ses jambes engourdies. Il fallait rentrer maintenant. Plus il se rapprochait de son domicile et plus son visage s'animait d'une tristesse immense. Il la laissait s'installer, lui frayait même un passage entre chaque soupir et, lorsqu'il referma la porte derrière lui des larmes muettes suintèrent. Les tasses de café se succédaient. Elles alimentaient le flot lacrymal. L'homme resta ainsi, toute la nuit à lire et à pleurer.

Et le huitième jour, alors que les premiers rayons chassaient la nuit, il essuya son visage et sortit dans la rue. Il passa devant le serveur qui l'avait expulsé la veille. Ce dernier disposait les tables en terrasse. Ils se toisèrent brièvement puis l'homme reprit son chemin. Il décida d'opter pour le buffet de la gare. D'autres personnes usées devaient s'y trouver et l'on ne remarquerait pas sa mine ravagée.
"Et pour monsieur, qu'est-ce-que ce sera?" Siffla l'hôtesse sévère entre ses lèvres. Lorsqu'il commanda un café et des croissants, elle se fendit d'une grimace qui devait tenir lieu de sourire. Lui-même n'était pas beau à voir. On eût dit que des muscles faciaux sectionnés sous la peau de son visage laissaient ce dernier piteux et sans tenue, à l'image d'une chaussette distendue. Il dévora le premier croissant, les yeux mi-clos, avala une gorgée de café puis engloutit le second devant l'hôtesse qui attendait son dû, les mains sur les hanches. L'expression pincée de celle qui ne s'en laissait pas compter figeait son visage. L'homme sortit un billet puis s'en alla sans terminer sa tasse. Il entendit son estomac gémir et l'imagina brûlé par l'absorption répétée de breuvages excitants.

Comme des gens attendaient à l'arrêt de bus, il se glissa machinalement entre eux. Tous s'écartèrent presque immédiatement en affectant une mine dégouttée. Il haussa les épaules, respira tout de même ses habits et finit par déceler leur imprégnation nauséabonde. Le bus arrivait quand, animé par un sentiment honteux, il s'éloigna en direction du jardin public. Les sourires revinrent aux lèvres des usagers, soulagés par l'épreuve qu'ils n'auraient pas à subir. L'homme poussa la grille et s'allongea en chien de fusil sur un banc à l'abri du soleil et des regards. Lorsqu'il se tourna, une douleur sourde lui traversa les reins avant de s'évanouir dans la tiédeur du sommeil.

Le gardien s'approcha de lui. Il avait haussé le ton mais n'alla pas jusqu'à toucher le dormeur tant l'odeur qui s'en dégageait était repoussante. Il maudissait ce banc camouflé entre les ifs. Il s'était entouré de vieilles engrosseuses de pigeons et de traîne-caniches pour supprimer ce rendez-vous de la racaille mais la mairie n'avait pu donner suite à sa requête. Chaque année il recommençait ses démarches, toutes vouées à l'échec, et pendant ce temps-là, les drogués succédaient aux loques avinées, les pervers aux délinquants. Ce banc rendait pénible la moindre de ses journées. Il fallait sans cesse déloger sous les insultes, nettoyer les bancs souillés d'excréments, ramasser les seringues, les capotes et les tessons de bouteilles. Celui-là semblait être vêtu de façon correcte mais il y avait cette puanteur et ces rides d'épuisement qui ne trompaient pas le limier.
"Eh la cloche, t'es pas mort?" Beugla-t'il. Le cri fut si brutal que l'autre se retrouva à terre après un vif sursaut épouvanté.
."A la bonne heure!" Fit le gardien en se tenant les hanches. Il pensa que c'était malheureux de voir ça, qu'un homme devrait avoir un minimum de fierté plutôt que de baisser la tête comme celui-ci. Il préférait encore les insultes et la loi de la surenchère car il pouvait se conduire en représentant de l'ordre et menacer les individus de la garde-à-vue. Mais devant ce type, il n'y avait rien à faire et cela l'ennuya considérablement. Il le suivit des yeux en espérant être le témoin d'une vengeance sournoise mais l'autre frottait ses semelles entre les pelouses interdites d'accès comme si plus rien n'existait alentour.

Il avait dormi trois heures mais il lui sembla qu'il faudrait en ajouter une centaine d'autres pour l'arracher à sa torpeur. De fréquentes haltes trahissaient les vertiges dus aux relents pestilentiels de sa veste. Il la jeta dans la première poubelle qu'il trouva et respira les poussières de la ville avec soulagement. Il ne pourrait plus continuer longtemps. Sa chemise épousait les contours mous de son corps. Elle aussi était imprégnée de l'odeur fétide. L'homme tira de l'argent puis acheta de quoi manger. Il emprunta la rue nationale, fila sur les berges de la Loire, pour enfin descendre sur une plage de sable inoccupée. La nourriture lui restait en travers de la gorge. Toujours cette odeur. Il se dévêtit presque entièrement puis se mit à genoux dans l'eau du fleuve, les mains plantées dans le sol pour résister au courant. Il regarda les voitures filer sur le pont. La vie suivait son cours.

Il sortit un peu plus tard en frissonnant et s'étendit sur le sable. Le sommeil ne venait pas. Son corps, bien que vaincu, était soutenu par une force étrange. Il eut la sensation d'avoir dépassé le seuil de l'épuisement et d'être désormais régi par des lois inhumaines. Tous les bruits de la ville résonnaient à ses tympans lorsqu'il fermait les yeux. La honte le retenait sur cette berge. Il se demanda s'il pourrait remettre ses habits et supporter les grimaces sur son passage mais il n'apporta pas de réponse car aucune autre solution n'était envisageable.

Il avait attendu le déclin du soleil, recroquevillé afin d'offrir le minimum de surface aux assauts du vent, puis s'était résolu à rentrer. Il empruntait les petites rues, humble et désespéré, pestiféré sans crécelle et changeait de trottoir dès qu'un passant apparaissait. Deux femmes discutaient sur le seuil de sa porte. L'homme attendit leur départ puis monta sans hâte les quatre étages de l'immeuble. Les larmes venaient glisser sur les vaisseaux éclatés de ses yeux durs. Il entendit un furieux bourdonnement à l'intérieur et se précipita pour ouvrir. Il eut tout juste le temps de l'apercevoir avant de s'agenouiller pour vomir et hurler de douleur. Les bourdonnements grésillaient à ses oreilles et déjà, les mouches hésitaient entre les deux proies qui leur étaient offertes. Il ramassa ses forces, ouvrit les fenêtres en grand et entreprit d'éloigner l'ignoble nuage vert et bleu du corps de sa femme. Il déchira un drap, l'enroula autour du manche à balai et l'arrosa d'alcool à brûler. Et, lorsque les vrombissements de la torche eurent balayé la pièce des diptères, il vomit de nouveau, le corps parcouru de tressaillements. L'écho des bourdonnements s'estompait peu à peu. Il alla se passer de l'eau sur le visage puis ramassa le reste du drap qu'il mouilla au robinet. Il tamponna délicatement le visage de sa femme. Une des lèvres portait la trace des assauts mais le doux sourire de la défunte n'en était pas affecté.

Il s'allongea à côté d'elle. Huit jours auparavant, il avait bien dormi et s'était étiré avec l'indolence satisfaite du bouddha. Il avait embrassé sa femme, avait laissé ses doigts courir sur son corps puis l'avait secouée par les épaules mais elle ne dormait plus. Il avait frappé contre le mur et les parois du lit mais l'inertie était plus forte. Comment avait'il pu la laisser mourir ainsi, dans le lit conjugal? Peut-être aurait'il réussi à la sauver s'il était resté éveillé? Les remords avaient hanté les dernières nuits mais il ne pleurait plus. Il ferma les yeux et rêva de son sourire. Elle haletait. Il se penchait sur elle, inquiet, mais elle lui disait qu'il n'y avait rien à faire, que le mal était là, qu'ils allaient tous les deux fermer sagement leurs paupières.

Lorsque les policiers, informés par les voisins, poussèrent la porte et pointèrent leurs armes en direction du lit, l'homme sentit qu'il n'aurait pas la force de continuer. Il s'assit, plongea brusquement sa main sur le côté du lit et braqua un chausson sur ceux qui comptaient le tenir en respect.
"Ne tirez pas " cria le plus âgé.
Mais la jeunesse est prompte.

Publié dans CONTE D'AUTEUR

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