Happy World Corporation

Publié le par Dworkin

Happy World Corporation
 
par Dworkin

 

La brume recouvrait la vallée de sa masse immatérielle. Le silence était absolu, et en dehors de quelques plantes rabougries, il n’y avait aucune autre trace de vie. Le cavalier fit halte, et leva la tête comme pour humer l’air. Il montait un grand cheval brun lourdement harnaché, dont la barde avait la même patine grise que sa propre armure, et portait une lance de laquelle pendait une oriflamme aux couleurs fanées. Un heaume surmonté d’un dragon déployant ses ailes recouvrait son visage, et seul un souffle de la vapeur tenu indiquait une présence vivante sous la carapace de métal.


Il venait de sortir d’un étroit défilé rocheux, et la gorge dans laquelle il se trouvait à présent était encadrée de pics à la hauteur vertigineuse, si sombres qu’ils semblaient se fondre aux nuages noirs et tourmentés qui couvraient le ciel. Ces derniers laissaient que par intermittence transparaître la vague lumière d’un soleil anémique, et il aurait été difficile de dire s’il faisait nuit ou jour.


Le chevalier reprit son chemin, et s’engagea dans le vallon. La piste mousseuse avait laissé place à une vieille route pavée, si bien que le bruit monotone des sabots de sa monture vint briser le silence environnant, avant de se perdre dans l’humidité des brumes. Le sentier serpentait en s’enfonçant dans la vallée, et il lui fallut encore plusieurs minutes pour en atteindre le fond. Il se retrouva alors en face d’une masse rocheuse formant une sorte de mur naturel infranchissable, dont la raideur interdisait toute tentative d’escalade.


Il y avait là, encastrée dans le creux de la montagne, une porte immense. Elle se confondait au roc dans lequel elle était scellée, si bien qu’il était impossible d’en détecter la présence au-delà de quelques dizaines de mètres.


Ses deux battants, faits d’un métal rouge sombre, étaient couverts des ferrures et de motifs ondulants, entrelacés pour former une sorte de fresque qui en recouvrait toute la surface. Face à eux, la frêle silhouette du cavalier semblait comme écrasée. Le cheval, quant à lui, montrait des signes de nervosité, secouant spasmodiquement la tête comme pour marquer sa réticence à avancer plus loin. S’arrêtant a a peine trois mètres de la porte, le cavalier retira son heaume. Une masse de cheveux blancs tomba en cascade sur ses épaules, et deux yeux de rubis se mirent à fixer le seuil immense. L’homme, s’il en était un, s’écria alors d’une voix forte et mélodieuse : « Entends-moi et réponds-moi, ô Gardien des Ages, toi qui vois par-delà le voile qui trouble mon regard ! »


Quelques instants passèrent, et une voix inhumaine et désincarnée tonna soudain dans la vallée, qui semblait s’être soudainement obscurcie. Elle venait de tous les endroits à la fois, déformant l’espace et faisant vibrer jusqu’au sol même :


- JE T’ENTENDS ET JE REPONDS, O CHAMPION. QUE DESIRES-TU ?


- Une réponse.


- POSES TA QUESTION.


- Pourquoi ai-je été crée ?


- POUR APPRENDRE.


- Que j’apprenne quoi ?


- LA DOULEUR. LA GRANDEUR.


- J’ai traversé tous les mondes, vécu milles vies et milles morts. Mon existence est une route sans fin. J’ai Tout vu et tout appris. Je ne veux plus me battre.


- TU VEUX CESSER D’APPRENDRE POUR CESSER DE SOUFFRIR. MAIS TU SOUFFRES PARCE QUE TU N’AS PAS ENCORE ASSEZ APPRIS.


- Pas assez ? ! ? Je ne veux plus me battre ! Ne connaîtrais-je donc jamais la paix ?


- TU CONNAITRAS PARFOIS LA PAIX.


- Je ne veux plus me battre ! J’ai vu trop de fois se répéter les même absurdités ! Le monde n’a pas de sens. Pourquoi ai-je donc été crée, si je ne peux rien changer ? Quel sens a donc mon existence ?


- TU AS ETE CREE POUR APPRENDRE. MAIS LA LUTTE N’A PAS DE FIN.


- Pourquoi ?


- C’EST AINSI.


- POURQUOI ?


- C’EST AINSI.


Un cri plein d’une colère insondable déchira l’air, se mêlant à un hennissement paniqué. Puis un rire, hystérique et terrible, s’échappa de la gorge du chevalier, qui remettait son heaume, faisant marche arrière.


La brume recouvrait la vallée de sa masse immatérielle. Le silence était absolu, et en dehors de quelques plantes rabougries, il n’y avait aucune autre trace de vie. Puis, tout à coup, la sonnerie d’un téléphone portable retentit, et quelqu’un apparut, semblant surgir de nulle part. Il portait un costume gris, un chapeau gris, et tenait une mallette noire coincée au niveau de l’aisselle, ses mains occupées à pianoter sur le petit appareil qu’il brandissait devant lui.


« Foutus opérateurs... quand je pense au prix qu’on les paye... je réclamerais un mois gratuit... » commença-t-il, avant que le reste de son discours ne se perde en marmottements indistincts.
La créature semblait troublé par son environnement, mais on pouvait surtout lire l’énervement sur son visage pressé. Alors qu’elle arrivait à l’entrée de la gorge, elle s’arrêta, comme si une idée l’avait soudain frappé. Elle jeta un coup d’œil circulaire, mais la déception se peignit finalement sur son visage. « Même pas de ligne à haut débit, dans ce bled paumé... »


Elle continua à marcher, peu attentive à la désolation de l’endroit, avant d’atteindre le portail immémorial, qu’elle regarda avec un reniflement de mépris. L’homme, s’il en était un, s’écria alors d’une voix puissante : « Je cherche le dénommé Hag... Haga... Hagia... Sophia ? »


Quelques secondes passèrent, et un grondement sourd semblant venir des profondeurs du sol se fit entendre, suivi d’une voix qui éclata comme le tonnerre :


- JE T’ENTENDS ET JE REPONDS, O MORTEL. QUE DESIRES-TU ?


En guise de réponse, la créature déposa sa mallette à terre, l’ouvrit, et en sortit un étrange papier qu’elle se mit a brandir devant elle, l’agitant comme une sorte de relique sacrée destinée à effrayer un adversaire quelconque. Elle dit alors :


- Madame Haïga, ceci est un avis de démolition signé par les autorités compétentes et visant à une restructuration de l’espace utile de cet endroit, qui devra donc être évacué dans les vingt-quatre heures, afin de permettre à la Happy World Corporation, qui en est désormais le propriétaire légal, d’y construire un centre commercial, ainsi qu’un parking huit cents places de grand standing.


- QUOI ? DE QUOI ME PARLES-TU, PETIT HOMME ?


- Naturellement, dans le cadre du paragraphe 7 – b de la clause révisée « préservation des traditions et du folklore » de la loi « Héritage Culturel et Tout Ca », la Happy World Corporation s’engage à trouver une réserve protégée pour vous dans la périphérie urbaine, à condition bien sûr de pouvoir construire un parc à thème rentable qui puisse intéresser le public. Merci de votre attention et bonne journée.


- QUOI ? SERAIS-TU FOU, MORTEL ? SAIS-TU BIEN A QUI


- Bien sûr, si dans le délai de vingt-quatre heures fixées par la loi, il s’avérait que pour le plus grand malheur de tous vous n’avez pas évacué les lieux conformément à cette sommation, nous nous verrions dans le regret d’utiliser tous les moyens que nous jugerons nécessaires pour procéder à votre annihilation totale - et légale.


- MILLE ET MILLE SPHERES SONT PASSEES, ET JAMAIS HOMME NE M’A PARLE AINSI. QUI ES-TU DONC POUR OSER ?


- M. Smith, exécutant légal de la Happy World Corporation. Je suis pressé, du fait de certaines obligations, et vous m’excuserez donc de ne pas rester.


- QUOI ? ? TU PARS SANS M’AVOIR INTERROGE ? NE VEUX-TU DONC PAS SAVOIR POURQUOI TU AS ETE CREE ? NE VEUX-TU PAS LE DEVOILEMENT DU SENS ULTIME ? NE CHERCHES TU PAS


- Non, pas le temps.


Sur ce, la créature tourna le dos, et repartit d’un pas vaillant, laissant la vallée à sa solitude silencieuse et figée. Quelques minutes passèrent encore, et progressivement, une vibration s’amplifia, jusqu’à se transformer dans un rugissement qui monta jusqu’aux cieux, déchirant l’air et la pierre, cri sans nom et sans âge qui dut faire trembler jusqu’aux dieux eux-mêmes. Puis, doucement, lentement, comme si l’air s’était lui-même s’était épaissi jusqu’à paralyser tout mouvement et retarder l’inévitable, la porte immense se mit à tomber, dans une chute sans fin.


 

Publié dans CONTE D'AUTEUR

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