Schizophrénie

Publié le par Bruno Boucher

 
Schizophrénie

par Bruno Boucher




Tous croient savoir qui je suis, ce que je suis. Jamais ils ne se demandent seulement s'ils voient les masques ou le visage derrière les masques.


Ainsi pour la majorité des gens, je suis un fou, un monstre dément qu'il faut plonger dans la plus noire oubliette, un cas clinique violent qu'il faut enfermer, dont il faut protéger la société. Sur ce dernier point, ils ont raison, et les juges ne s'y sont pas trompés. J'ai pourtant longtemps été un autre que le dangereux maniaque qu'on a décrit, quelqu'un qu'on saluait dans la rue, avec qui on discutait un peu avant de poursuivre son chemin, quelqu'un que les commerçants de son quartier accueillaient en souriant. Cet autre a été la première victime, celle qu'aucun rapport de police ne mentionne. Ce qui a pu se produire ce jour là dans l'ascenseur de l'immeuble de la compagnie NTC, entre le douzième et le quatorzième étage, je l'ignore moi-même. Cela restera probablement un mystère, puisque de tous ceux sur lesquels les portes se sont refermées au rez-de-chaussée, je suis le seul encore vivant. Beaucoup ne croient pas qu'on puisse oublier qu'on a sauvagement assassiné quatre innocents, des inconnus dont la seule faute est de ne pas être arrivé cinq minutes plus tôt ou plus tard. Ils ne cachent pas qu'à leur avis, ce n'est qu'un truc pour plaider la folie devant le tribunal, et ainsi échapper à la punition que je mérite. La vérité est pourtant celle là : je n'ai aucun souvenir de ces événements, pas plus que de toute cette journée là, et de quelques autres avant et après. Je ne nie pas ma culpabilité. Comment le pourrai-je? Mais je refuse la responsabilité. J'ai souvent répété que je n'étais pas moi-même au moment des faits. Il s'en trouve très peu pour ne pas le croire, préférant ne pas imaginer qu'un être humain dans son état normal puisse commettre des actes si brutaux. Je les comprends. Ce serait bien trop effrayant. Mais personne ne réalise à quel point il est vrai que je n'étais pas moi-même, mais un autre, littéralement.


Comment et pourquoi tout a commencé, je ne saurai le dire. Tout me parait aujourd'hui si irréel, comme un mauvais rêve, un songe délirant issu d'une trop forte consommation d'un mauvais alcool. Un séjour prolongé en hôpital psychiatrique, dans le quartier pour patients potentiellement dangereux, semble posséder l'étrange propriété de vous couper totalement du monde extérieur, réduisant votre univers aux quelques misérables mètres carrés entre les quatre murs de votre cellule, plus une annexe idyllique, aussi inaccessible que l'Eden, où vivent d'autres gens, différents, meilleurs, là-haut, au-delà de la porte. Heureusement, il reste l'autre univers, celui qu'on porte tous en nous.
Il y a de cela quelques semaines ( ou bien des mois ? des années ? je ne sais plus ), mon sommeil a commencé d'être agité, peuplé de cauchemars. Au matin, il ne m'en restait d'autre trace qu'une intense fatigue, et un amer goût de sable sur mes lèvres sèches.
Nuit après nuit, ils revenaient me hanter, me tourmenter, ne me laissant goûter aucun repos. Le matin venu, je ne savais plus ce qui me troublait tant.
C'est durant cette période que mes retards au bureau se sont accumulés. C'est aussi durant cette période, d'après ce qu'ils ont rapporté à la barre, que mes collègues ont remarqué des changements chez moi, ont eu l'impression que je devenais irritable et agressif. C'est possible. Mais je crois plutôt que ma mauvaise humeur d'alors n'était qu'une conséquence naturelle de mon épuisement. Ils étaient tous si touchants, endimanchés pour le procès, raides devant le président, si pétris de bonnes intentions, et pourtant si peu conscients d'interpréter leurs souvenirs pour qu'ils aillent dans le sens de ce qu'ils avaient lu dans les journaux, de ce que les jurés voulaient entendre. Parfois, ils tournaient leurs regards curieux vers moi, désireux de voir le monstre qu'ils avaient côtoyé si longtemps sans le soupçonner. Puis leur expression changeait, devenait compatissante, désolée. Tout est si feint, si faux dans leur monde.
A moins que ce ne soit moi.
Cela a duré jusqu'à mon premier voyage. Jusqu'à ma première défaite.


Faible, j'ai été pris dans mon sommeil. Je dormais profondément, errant dans les limbes de mon subconscient, lorsque je me suis senti attiré, appelé. Lentement, je suis remonté, m'arrachant à la chape pesante qui me retenait, jusqu'à ce que je sois comme entraîné dans un mouvement dont je n'étais pas maître.
Je n'étais plus dans mon petit appartement. J'étais dans un lieu étrange, qui ne ressemblait à rien que j'aie pu connaître auparavant.
C'était un désert de pierre rouge, balayé de brusques bourrasques qui soulevaient la poussière ocre du sol craquelé et desséché pour l'emporter en une rafale cinglante. L'eau n'avait pas dû y couler depuis bien longtemps. Au-dessus, une masse de nuages sombres s'écoulait, parcourue de tourbillons fluides et de courants rapides, formant un ciel liquide et pourpre, comme couvant un brasier dans ses entrailles.
Sur ma gauche, très loin, d'immenses falaises couleur sang s'élevaient en une muraille lisse, et rejoignaient les cieux pour s'y perdre. Sur leur paroi était sculpté un colossal visage à l'humeur grave. C'était le mien.
Mais dans ce lieu, rayé par les vents de poussière, agrandi à cette échelle monumentale, il me paraissait faux, comme un masque qu'on doit tomber après la représentation.
En face de moi, je voyais se découper sur l'horizon purpurin des tours et des murailles noires, une forteresse inquiétante. Ses formes irrégulières, comme rongées par les siècles et les souffles chargés de pierre, révélaient son ancienneté, son abandon. S'il était occupé, ses habitants n'en prenaient plus soin depuis longtemps. Il semblait aussi mort que les terres sur lesquelles on l'avait édifié, sur lesquelles il régnait.
Cent mètres devant moi, sur la route du château, je pouvais apercevoir une silhouette menue, un habitant de ce monde enfin, assis paisiblement derrière une table. Je suis allé vers lui.
J'ai marché longtemps, bataillant contre le sol meuble dans lequel mes pieds s'enfonçaient. Derrière moi, déjà, mes pas avaient laissé leurs traces dans la poussière aussi loin que les yeux portaient. Mais je ne l'ai pas rejoint, pas cette fois.


Le matin m'a trouvé plus fatigué que je ne m'étais couché, en sueur, les jambes lourdes et douloureuses. Mon lit était défait, draps et couvertures entassés sur le sol. Mon corps avait cru, vécu ce rêve comme mon esprit.
Il était sept heure. A la radio, Jean-Louis Aubert chantait qu'il avait rêvé d'un autre monde.
Le sommeil ne m'est venu que difficilement ce soir là ; une part de moi savait déjà qu'il fallait le fuir. Mais il est venu.


Le désert rouge de nouveau. Coiffant les pointes effilées des tours de la forteresse, deux soleils jumeaux s'étaient levés, taches claires dans le pourpre du ciel, comme deux yeux perçant la voûte céleste, comme le regard d'un dieu primitif posé sur moi. L'atmosphère chaude, amniotique, était moins fluide, plus épaisse.
Devant moi se trouvait celui que j'avais essayé en vain de rejoindre. Il était vêtu d'une lourde robe grise, semblable à celle d'un moine. Le capuchon rabattu me cachait ses traits, ne laissant qu'un ovale de ténèbres là où aurait dû être son visage. Il était assis devant un plateau de jeu d'échecs, le jeu de la vie.
Le plateau était soutenu par quatre effigies jumelles, sculptées dans un bois très sombre. Elles représentaient des jeunes filles agenouillées, les coins du plateau sur leurs nuques baissées, soumises.
Seule leur chevelure longue, rebondissant en cascade sur leur épaule droite, cachait leur nudité juvénile. Sur leurs joues coulaient des larmes de sang.
Les pièces du jeu étaient disposées sur les cases noires et rouges. Mais ce n'étaient pas de simples morceaux de bois taillé. C'étaient des animaux ou des insectes, mutilés et décorés de grotesques accessoires pour être assimilables aux éléments du jeu. De grosses chenilles, velues et tachetées, empalées sur de longues aiguilles, figuraient les tours. Elles se tortillaient, leurs anneaux roulant pour s'échapper. Je pus reconnaître pour les pions des oisillons arrachés du nid, leurs corps faibles et déplumés cherchant en vain à se redresser sur leurs pattes tranchées au niveau de leur ventre rosâtre. Les protubérances noires de leurs yeux aveugles frottaient sur le bois irrégulier. Les autres avaient été trop sadiquement transformés pour que je puisse identifier leur forme originelle. Il n'y avait que des masses de chair palpitantes, horriblement vivantes. Sur certaines cases, leurs liquides vitaux tachaient le bois peint.
D'un geste, l'étrange personnage m'invita à m'asseoir. J'obéis, sans trop savoir pourquoi. Des ténèbres sous le capuchon, une voix familière, mais que je ne pus reconnaître, dit :
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.
J'ai pris le corps chaud et tremblant d'un oisillon. La peur et la douleur l'ont fait piailler doucement.
Je l'ai reposé. J'avais joué mon premier coup.

Ma tactique fut celle d'un débutant. Je me suis lancé dans une attaque massive, agressive, facilement bloquée et contrée par mon adversaire. Pour ne pas me condamner à un mat inévitable, j'ai été contraint d'abandonner au vingt et unième coup.
Je n'ai jamais été très doué pour les échecs. Comme pour tout le reste, en fait.
Mon adversaire, resté muet durant toute la partie, dit :
- Tu as perdu. Ces terres sont désormais miennes.
Il semblait désolé pour moi. Sur le plateau, le jeu avait laissé des entrelacs luisants et gluants sur lesquels se collait la poussière.
Une rafale m'a pris et emmené vers le ciel où j'ai plongé et me suis consumé.

Je me suis réveillé au milieu de la nuit. Je n'avais plus envie de dormir, alors je suis resté à observer le jeu de la lumière orangée des lampadaires sur mes meubles. Etrange comme tout peut paraître distant et irréel dans ce spectre de couleur. Ombre et contours se confondent ; les frontières s'estompent.
L'heure venue, mon quotidien a repris ses droits. Mais il y a une lacune dans ma vie ce jour là. J'ai quitté le bureau à l'heure du déjeuner. Je ne sais pas où je suis allé, ce que j'ai fait.

Le soir, j'appréhendais le moment où le sommeil me gagnerait. Mais je n'ai pas résisté très longtemps.


J'étais dans l'ombre au pied des murailles de la forteresse, qui me masquaient les falaises. Le même étrange personnage m'attendait, sa table devant lui, sous la corde d'un gibet. Les marches qui menaient à l'échafaud étaient cassées et fendillées. Elles avaient beaucoup servi. En les gravissant, je ressentis le tourment de ceux qui m'avaient précédé, comme si je les avais condamnés et exécutés moi-même, et qu'ils revenaient me hanter, moi leur juge et bourreau coupable.
La corde oscillait doucement au bout de sa poutre, au gré des bourrasques. Elle était sèche et usée. Pourtant, la boucle du nœud coulant restait menaçante, forte de toutes les vies qu'elle avait prises.
Le joueur ne s'en préoccupait nullement. Il m'attendait, prêt à m'affronter à nouveau. Tout autour de la table, une rainure courait sur les planches, dessinant un carré dans la poussière. Nous étions sur la trappe fatale.
Je me suis assis devant ce plateau de douleur grouillant des mêmes misérables créatures.
Il m'a dit:
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.
J'ai déplacé ma première pièce. Il a abandonné.
Il ne voulait pas du gibet et de ses fantômes.


J'ai passé cette journée là comme pris de fièvre. Des choses auxquelles j'avais toujours pris garde de ne pas penser m'assaillaient. De vieux souvenirs remontaient des abîmes de ma mémoire comme un cadavre décomposé et à demi dévoré surgissant de la vase d'un marécage, exhalant des odeurs putrides.
Ces miasmes puant avaient pour noms frustration, celle des projets jamais réalisés ; peur, celle du regard des autres ; haine, celle de ceux qui avaient mieux réussi, à ma place. Ce cadavre était celui de l'être que j'avais essayé de devenir, le personnage parfait que j'avais voulu incarner, que j'avais assemblé et qui était mort en couche un jour qui aurait dû être celui de son accomplissement mais qui ne fut que celui de mon échec. Il n'avait pas eu l'étincelle de vie qui lui manquait, qui lui aurait donné une réalité. L'avortement fut douloureux. L'enterrement eut lieu dans l'intimité.
Il y avait toutes ces choses qui avaient fait de ma vie un échec. Ce constat, j'avais toujours refusé de le faire, mais maintenant que l'évidence m'apparaissait, tous les barrages de mon esprit cédaient, et de nouveaux sentiments m'envahissaient, horde tragique et dévastatrice.


Les terres nues et arides s'étendaient derrière moi. Sur ma gauche, les falaises exposaient toujours sur leur flanc ce visage qui était le mien. Subtilement, il avait changé. Il ne souriait plus. J'étais sous l'arche dans la muraille de la forteresse, la herse suspendue au-dessus de moi, au-dessus de nous. Il m'a dit :
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.
Une nouvelle partie a débuté. J'ai adopté une tactique plus réfléchie que la première fois. Mais j'ai de nouveau dû me retirer pour ne pas être mat. Silencieux depuis son invitation, mon adversaire a parlé de nouveau :
- Tu as perdu. Cette enceinte est désormais mienne.
Je ne pus que m'absorber dans la contemplation des motifs brillants sur la table, y cherchant un sens à tout cela, avant qu'un tourbillon ne m'emporte.

Au matin, le visage dans mon miroir me parut celui d'un étranger. Ce n'était plus qu'un masque morne, figé, que je n'avais plus le pouvoir d'animer.
Je me suis coupé en me rasant.
A la radio, Springsteen chantait qu'il n'avait pas reconnu son reflet dans une vitre.
J'avais envie de pleurer.
Je ne me rappelle rien de cette journée entre le moment où j'ai quitté le bureau et celui où j'ai glissé ma clé dans la serrure de ma porte. Il me manque trois heures.


Nuit après nuit, jour après jour, le phénomène s'est répété, s'est amplifié.
Chaque nuit, il me disait:
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.
Nous disputions une nouvelle partie, et il me chassait en peu plus loin, s'accaparant cet endroit.
Chaque jour, des lambeaux de plus en plus importants de mon existence m'échappaient.
L'ultime étape de ce processus fut la salle du trône.


J'étais cette fois dans une immense salle, dont la voûte jetait ses arches loin au-dessus de moi. Tout semblait bâti hors des dimensions humaines.
Il n'y avait rien dans cette salle, à part un trône unique, sur une estrade surélevée au fond. Le souverain de ce palais n'avait pas pris femme.
Sur les murs de pierre humide, il n'y avait nulle décoration, pas de riches tentures brodées, pas d'armures rutilantes. Juste quelques torches disposées régulièrement pour éclairer. C'était aussi laid et mort que tout ce que j'avais pu voir des lieux jusqu'ici. Même le trône paraissait bancal, moisi et rongé par les vers.
Il n'y avait aucune percée dans les murs, mais je savais que dehors, il n'y avait que le sol sec et craquelé, le ciel liquide, et les falaises au loin, avec ce visage désormais très différent de ce qu'il avait été, très semblable à ce que je pouvais voir moi-même chaque matin dans la glace.
Au centre de la salle, il y avait mon éternel adversaire, prêt à jouer.
Avant qu'il ne parle, j'ai demandé :
- Qui es-tu ?
Il a relevé son capuchon. C'était encore ce visage, mon visage, celui des falaises. Il a souri et a dit :
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.
Nous avons commencé. Avec l'habitude, je ne sentais même plus le tortillement organique des pièces. J'étais concentré sur le jeu. Peut-être m'arrivait-il même, comme l'autre, de me lécher les doigts lorsque, pressant un de ces petits corps un peu trop fort, le sang coulait.
Cette partie fut longue, subtile, difficile. Des pièges furent tendus et déjoués, les tentatives souvent audacieuses et toujours vaines, presque désespérées. Inconsciemment, je savais que l'enjeu était capital, le plus important et le plus précieux pour lequel je me sois jamais battu. J'ai donné le meilleur de moi-même.
J'ai finalement été mis échec et mat. Je n'avais pas abandonné. Pas cette fois ci.
Cet autre moi, de cette voix qui était la mienne, m'a dit :
- Le roi est tombé. Tu as perdu. Ce monde, j'en suis désormais l'unique seigneur et maître.


J'ai erré longtemps avant de revenir. J'étais enfermé. J'avais déjà tué ces quatre personnes. Peu importe.
J'ai découvert une petite vallée fertile. L'herbe et quelques arbres fruitiers y poussent. Un ruisseau jaillit de la roche et coule en son milieu. Elle est habitée par un animal secret, qui y vit caché, à l'abri. Je l'ai vu alors qu'il allait boire. Il est beau. Son poil est soyeux.
Chaque jour, le Roi vient me voir. Il dit :
- Mesure toi à moi. Montre ce que tu vaux.
Alors nous jouons. Mais je ne perds plus. Je ne le dois pas. Cet endroit est tout ce qui me reste, mon dernier refuge. Et il y a cet animal, qu'il faut que je protège. Si je peux le garder, alors je n'aurais pas tout laissé me glisser entre les doigts.
Peut-être un jour, je me sentirai assez fort. Alors j'irai voir le Roi, et je lui dirai :
- Mesure-toi à moi. Montre ce que tu vaux.

Publié dans CONTE D'AUTEUR

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