La métaphysique des séries

Publié le par Boris

Cet article est tiré de l'ouvrage "Séries TV : pourquoi on est tous fans"
paru au éditions Edyssus en décembre 2007



La métaphysique des séries



Par Boris SIRBEY


« Avant le Commencement, après la grande guerre entre le Paradis et l’Enfer, Dieu créa la Terre et la donna au singe habile appelé homme.
 A chaque génération, naissaient une créature de lumière  et une créature de l'ombre. De grandes armées rejouaient alors le conflit ancestral entre le bien et le mal. C’était une époque de magie,  de noblesse et d’une cruauté inimaginable. Ainsi était le monde.
 Jusqu’au jour où un faux soleil explosa sur la Trinité et où l’homme troqua à jamais l’émerveillement contre la raison. »
Carnivale

C’est une banalité de dire que les séries TV ont longtemps été considérées comme un genre mineur. Pour autant, seuls quelques esprits pénétrants ont compris l’ampleur réelle des enjeux métaphysiques qui sous-tendent leur évolution actuelle, au point que je n’hésiterai pas à ouvrir cette analyse en affirmant que ce qui se décide à présent dans le monde des séries n’est rien de moins que l’avenir même de l’intelligence humaine !

Une existence sans sens


Ne sous-estimant pas celle de mon lecteur, et sachant qu’il sera naturellement tenté de voir dans cette déclaration une bouffonnerie, je tiens d’emblée à l’assurer qu’il n’en est rien, et que le thème que je m’apprête à traiter, même s’il peut avoir un caractère accidentellement humoristique, est des plus sérieux.
Mais fi des préliminaires, allons droit au but en commençant par rappeler quelques données centrales, à partir desquelles nous allons pouvoir développer le reste de notre analyse :

1. Toute l’époque moderne s’est construite autour de l’espoir que la rationalité et la science allaient libérer l’homme de la servitude et de la superstition ;

2. Malgré quelques avancées significatives telles que la démocratie, l’allongement de l’espérance de vie et la console Nintendo, cette promesse a surtout servi à reproduire, sous une forme différente, une nouvelle prison pour la conscience ;

3.
C’est ainsi que l’homme occidental peine à trouver le sens de son existence dans un monde où tout est déterminé à l’avance par les gènes, où il est écrasé par les contraintes de la compétition économique, et où seul le Néant l’attend après la mort ;

4. Le principal enjeu de notre époque consiste à réussir à chercher une issue à ce labyrinthe de pensée dans le but d’atteindre un accomplissement réel, et pas un succédané qui consiste à savoir qui va le mieux réussir à s’adapter au système (c’est-à-dire finir le plus riche du cimetière) ;

5. Cette résolution ne peut logiquement se traduire que par le passage de la médiocrité inexistentialiste (mais, espérons-le, propé-deutique) qui caractérise aujourd’hui le bon citoyen qui s’égaie devant les nouvelles du soir en se disant qu’on est bien en sécurité chez soi à un plein rayonnement spirituel, celui d’une civilisation de l’être et non de l’avoir, où l’homme pourra s’accomplir comme un enfant innocent, créateur et poète plutôt que comme un androïde assassin de la nature ;

Maintenant, me demanderez-vous, quel est le rapport entre l’indigence métaphysique de l’homme occidental et les séries TV ? De toute évidence, la réponse est la suivante : la place très particulière qu’occupe aujourd’hui le récit de fiction dans la société de consommation. Nous sommes, en effet, constamment environnés d’univers de fiction : films, jeux vidéos, livres, séries télé, bande dessinées, etc. Les mondes imaginaires n’ont pas eu de cesse de s’étendre et de se différencier dans leurs supports depuis un siècle, jusqu’au point où ils sont devenus omniprésents dans notre vie quotidienne. Et, plus les choses vont, et plus ils deviennent complexes, réalistes et immersifs.
Or, compte tenu du fait que cette formidable croissance est solidaire de celle de la société de consommation, on peut se demander si le besoin que nous avons de nous projeter dans des univers fictifs n’est pas devenu la clé de voûte du système, dans le sens d’une fuite schizophrénique de la réalité. C’est ainsi que Charles Nodier écrivait déjà en 1830 dans son ouvrage Du fantastique en littérature :

« L’apparition des fables recommence au moment où finit l’empire de ces vérités réelles ou convenues qui prêtent un reste d’âme au mécanisme usé de la civilisation. Voilà ce qui a rendu le fantastique si populaire en Europe depuis quelques années, et ce qui en fait la seule littérature essentielle de l’âge de décadence ou de transition où nous sommes parvenus. Nous devons même reconnaître en cela un bien spontané de notre organisation ; car, si l’esprit humain ne se complaisait encore dans de vives et brillantes chimères, quand il a touché à nu toutes les repoussantes réalités du monde vrai, cette époque de désabusement serait en proie au plus violent désespoir, et la société offrirait la révélation effrayante d’un besoin unanime de dissolution et de suicide. Il ne faut donc pas tant crier contre le romantique ou le fantastique. Ces innovations prétendues sont l’expression inévitable des périodes extrêmes de la vie politique des nations, et sans elles, je sais à peine ce qui nous resterait aujourd’hui de l’instinct moral et intellectuel de l’humanité. »

Duel dialectique des infos et des séries

Avant que notre civilisation ne domine toute la planète, le mythe avait une valeur initiatique. Dans les cultures animistes, il entretenait avec la réalité un rapport vivant. Or, lorsque nous avons dépouillé le monde qui nous entourait de toute projection anthropomorphique, tout ce qui est resté du Cosmos est une coquille vide, un univers glacé animé par des forces indifférentes à l’homme. Il n’y a donc rien de très surprenant que l’esprit humain, plutôt que d’avoir affaire à cette réalité somme toute assez déprimante, ait cherché à générer un monde alternatif qui corresponde à ses attentes. Et c’est pourquoi l’explosion du récit fictif prend une signification très profonde à notre époque. Le fait, par exemple, que la grille des programmes de la quasi-totalité des grandes chaînes de télévision du monde présente aujourd’hui une alternance de journaux d’information et de films ou de séries n’est pas un hasard. Ces deux types de récits se complètent, en effet, de façon admirable : on nous montre d’abord le monde tel qu’il est afin de provoquer un besoin d’évasion, qui est immédiatement pris en charge par l’univers alternatif de la fable.



C’est ainsi que, tout en ayant théoriquement renoncé au mythe comme grille de perception valide de l’univers, l’humanité passe aujourd’hui un temps considérable à alimenter son psychisme collectif par des univers qui, en dépit de la diversité de leurs formes, ont pour point commun d’arriver à satisfaire notre besoin de sens. En d’autres termes, bien que nous nous soyons mis en situation de ne plus pouvoir croire en aucune signification transcendante, le besoin de la voir se révéler à nous est toujours aussi puissant, et face à un monde vidé de tout centre moral, nous avons fait retraite, et transposé les événements qui auraient dû y avoir lieu dans l’espace clos de l’imaginaire, où les catégories cosmologiques de notre pensée peuvent trouver à se satisfaire.

Survivant à l’intérieur du décor que nous avons mis en scène pour cacher notre misère métaphysique, notre civilisation ne se maintient plus aujourd’hui qu’en concentrant en permanence son attention sur ces murs qu’elle a peints de ses propres mains. Refusant de nous avouer à nous-mêmes que nous avons un besoin vital de ces cosmogonies que nous avons créées de toutes pièces, nous continuons, en dépit de notre souffrance, à afficher le réalisme et le cynisme mature que l’on attend de nous.

Toutefois, si le principe entropique est régulièrement mis à mort dans notre imaginaire social, ce n’est que pour mieux triompher dans le monde. Aussi, même si nous passons aujourd’hui la majeure partie de notre temps dans les représentations soigneusement remaniées d’une réalité que nous ne fréquentons plus, rien n’arrive à gommer vraiment notre amertume. L’imagination, dans l’usage réglementé que nous en faisons dans le conte, nous soulage certes de la souffrance de vivre dans le mauvais monde, mais il se trouve que c’est également elle qui, en tant qu’elle nous fait percevoir les possibles, est à la source de notre détresse. Car, plus les univers imaginaires qui nous entourent deviennent profonds et brillants, et plus la réalité quotidienne, par comparaison, apparaît comme morne et médiocre, pour finir par se résumer à la simple recherche du confort matériel qui nous permettra de continuer à rêver à une autre vie. En nous rappelant que les lignes de sens que nous tissons dans l’univers de la fiction restent désespérément absentes de la réalité, le mal continue ainsi à agir en arrière-fond du remède, et tous les héros que nous inventons ne font que nous rappeler que celui de l’histoire que nous interprétons meurt sans raison, et sans même avoir eu la chance de vivre une véritable histoire.

L’histoire qui changea le monde

Pour autant, si on ne veut pas en arriver à la conclusion déprimante que toute tentative de se libérer du système aliénant dans lequel nous sommes en train de vivre est vouée à l’échec, il faut envisager par quel biais il serait possible que la conscience parvienne, en dépit de tout, à trouver une issue à cette impasse…

Dans la nature, il est fréquent que les poisons deviennent, pour peu que l’on change leur dosage ou leur condition d’administration, des remèdes. Et, de la même façon, il faut commencer par remarquer que tout comme le récit fictif peut avoir une fonction d’aliénation, il peut également, dans certains cas, être libérateur. C’est d’ailleurs l’une des définitions possible de l’œuvre d’art, qui par comparaison avec l’œuvre médiocre — qui ne fait que reproduire les représentations régnantes d’une société —, arrive à mettre ses dernières en perspective, voire à servir de catalyseur à une transformation de la conscience collective.

Or, si de telles œuvres ont toujours existé, ce qui me paraît frappant à notre époque est que, pour la première fois, elles arrivent à trouver leur place dans les grands circuits de diffusion. La lecture de l’Ulysse de Joyce peut, en effet, initier toutes sortes de réflexions fertiles chez son lecteur, mais, compte tenu de sa difficulté, une telle œuvre peut difficilement prétendre toucher un grand nombre d’esprits. Par contraste, une œuvre cinématographique le peut.

A titre personnel, le film grand public américain qui a été l’une de mes meilleures surprises est American Beauty de Sam Mendes et Alan Ball. Je me souviens encore que l’une des première choses que j’ai pensées en sortant de la salle — dans un état de grâce qui a duré plusieurs jours —, a été la suivante : c’est exactement à cela que devrait ressembler un film. L’expression d’une perception de la vie qui est tellement belle, fragile et intense qu’elle ouvre une porte dans le cœur du spectateur, et change ainsi sa propre vie, puis par contagion, celle de tous les êtres qu’il touche. Sans parler du fait qu’après avoir vu ce chef-d’œuvre, je n’ai plus jamais regardé un sac plastique de la même manière !

La plupart des grandes œuvres, me semble-t-il, parlent de cela : des labyrinthes intérieurs et extérieurs dans lesquels nous nous égarons, et du moment où nous trouvons la volonté et l’amour suffisant pour nous en libérer. De ce point de vue, il me semble intéressant de remarquer qu’il y a, depuis le tournant du millénaire, un nombre croissant de films qui parlent explicitement de ce thème en utilisant une symbolique souvent assez proche. Matrix, Fight Club, Dark City, the Truman Show, 13th Floor, L’Échelle de Jacob, Vanilla Sky , sont autant d’œuvres qui mettent en scène le basculement ontologique depuis une réalité illusoire et fictive vers un réel autre. Comme si nous avions à présent besoin de nous représenter ainsi notre propre situation, dans un effet de miroir qui est d’autant plus troublant que cette réalité à la fois illusoire et carcérale, que dénoncent ces œuvres, consiste justement dans le système dont ils sont, comme objet de consommation, un élément central…

J’en reviens ainsi à mon paradoxe, en posant à nouveau la question de savoir dans quelle mesure l’œuvre de fiction peut transcender son statut de produit économique pour avoir un effet de retour positif sur la vie. Or tout le problème est que, même si on trouver quelques bijoux qui, comme American Beauty, ont une telle intégrité d’expression qu’ils échappent à la récupération, la plupart des autres films n’ont pas ce potentiel libérateur. À partir de là, on pourrait en conclure que l’effet de la plupart d’entre eux est globalement neutre, ne faisant finalement que renforcer des tendances déjà présentes chez le spectateur.

Le monde des séries

Or, si l’on s’en tient à cette analyse, il apparaît avec clarté que ce qui est en train de se produire dans l’univers des séries tient du petit miracle, précisément parce qu’elles commencent à réaliser ce que les films échouent encore globalement à faire, à savoir nous éveiller. Comparé à la production cinématographique, le monde des séries américaines est incomparablement plus intéressant, et ce quasiment dans tous les domaines.

Sur le plan philosophique, tout d’abord, elles présentent un foisonnement de thèmes souvent traités avec humour et intelligence. Parmi celles que je connais, je citerai pêle-mêle : Dead Like Me et sa façon particulièrement judicieuse de dédramatiser la mort tout en développant une cosmogonie originale de l’après-vie, Six Feet Under, pour l’exploration de même thème de la mort et l’approche du thème des minorités , X-Files, pour avoir donné ses lettre de noblesse au paranormal à la télévision (on peut considérer que cette série a quasiment créé un genre à elle seule) et enfin les différentes séries tirées de l’univers de Star Trek, pour son exploration des problématiques philosophiques rattachées à la science-fiction : l’intelligence artificielle, l’altérité, le racisme, l’humain, l’identité, la nature du temps, etc.

Sur le plan sociologique, elles arrivent à décortiquer avec finesse les travers de la société américaine et occidentale : je pense notamment à Desperate Housewives, qui à plus d’un point de vue, peut être considérée comme la transposition en série d’American Beauty, à Picket Fences (titre français : High Secret City), qui explore avec une grande originalité les principales problématiques et contradictions de la société occidentale. Ou encore à Sex and the City, qui est l’une des premières séries où s’est manifestée la liberté de ton et la créativité qui a à présent contaminé tout l’univers des séries (on retient souvent de cette série un dialogue assez surréaliste, où les principales protagonistes discutent des splendeurs et des misères de la sodomie dans les rapports amoureux, que le scénariste justifiera par la suite de la façon suivante : « Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai eu un coup de folie en écrivant ça… » ) .

Sur le plan politique, elles présentent souvent un degré remarquable de maturité, mettant en scène des situations dignes, en termes de complexité, de la politique florentine sous les Médicis : c’est notamment le cas de Rome, de Babylon 5 ou de Star Trek : Deep Space Nine. Il faut évidemment aussi citer ici West Wing (série dont je n’ai vu qu’un nombre encore assez limité d’épisodes mais dont un collègue philosophe m’a expliqué qu’elle décortiquait, par exemple, toutes les ficelles manipulatoires de la stratégie d’ouverture politique actuellement pratiquée par Nicolas Sarkozy).

Sur le plan de la structure narrative, elles sont un laboratoire pour la mise en place de nouvelles formes : difficile, ici, de ne pas citer Lost, série qui joue beaucoup sur la déconstruction des codes, avec un montage audacieux (la musique est souvent quasi-inexistante, le générique, spectral, intervient alors que l’histoire est déjà largement engagée, la narration est éclatée entre une multiplicité de personnages avec des récits croisés basés sur des flashbacks, etc.

Par la multiplicité des niveaux de lecture qu’elles permettent, par leur capacité à restituer la complexité et les contradictions de la réalité, par l’épaisseur psychologique des personnages et par l’originalité qu’elles offrent, un nombre non négligeable de séries sont donc, dans le paysage audiovisuel actuel, autant d’OINI (Objets Intelligents Non Identifiés). Et ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’elles sont aujourd’hui suivies par des millions de personnes, fascinées de découvrir que leur écran pouvait servir à autre chose qu’à formater de la bande passante de cerveau humain pour vendre du Coca-Cola.

L’ontologie ouverte des séries

Toutefois, si cette intelligence que démontrent aujourd’hui les séries est, en soi, un phénomène digne d’intérêt, il me semble presque secondaire quand on le rapporte à ce que l’on pourrait nommer l’ontologie ouverte des séries.

Que faut-il entendre par ce concept pour le moins baroque ? En fait, cela s’éclaire très bien si on compare l’espace narratif fermé que représente le film à l’espace narratif ouvert de la série. Le film, en effet, fonctionne structurellement comme une unité de sens autosuffisante. C’est une histoire avec une ouverture, un développement et une fin. Cette fin — généralement un happy end —, constitue la culmination du récit et, dans la plupart des films, fonctionne comme la finalité de tout ce qui précède. La série, par contraste, a une nature différente. Alors que la fin du film est nécessaire, celle de la série est contingente : sauf dans le cas précis où le scénario est écrit d’avance sur plusieurs saisons (comme pour Babylon 5), elle n’intervient que parce que la série n’a pas été reconduite. Par conséquent, alors que la narration du film obéit à une détermination forte, celle de la série est indéfiniment extensible. Elle pointe constamment vers un inconnu, fonctionnant sur le principe de l’histoire sans fin.

Or, toute accessoire qu’elle paraît, l’opposition entre ces deux logiques a des implications qui débordent largement le cadre de l’analyse de la structure narrative. Ou, plutôt, disons qu’elle concerne aussi des disciplines ayant des ambitions beaucoup plus globales, mais se reposant en partie sur la logique de la fiction, comme par exemple, la philosophie.



La philosophie occidentale est une forme de pensée très particulière, qui vise à la fois à être une science, mais qui, pour y parvenir, fait constamment appel à l’allégorie, au mythe, à l’image, enfin bref, à la fiction . A présent, si l’on envisage ce qui s’est passé à sa naissance, que voit-on ? Le père fondateur de la philosophie, on le sait, n’enseignait pas. Socrate a passé sa vie à dialoguer avec ses contemporains, dans le but de les faire accoucher d’eux-mêmes par l’art de la maïeutique. Ses enseignements ne nous sont connus que par le biais de son élève le plus doué, Platon, qui est le premier philosophe au sens classique du terme, puisque c’est le premier qui a cherché à élaborer un système de connaissance capable de résister à l’examen de la raison seule.

Mais que se passe-t-il juste après que Platon expose, dans La République, ce fameux système (la théorie des Idées), censé résoudre de façon définitive des problèmes aussi fondamentaux que ceux de la possibilité de la connaissance ou de la vie en commun dans la cité ? Il se produit une remise en question due à l’apparition de contradictions que Platon n’avait peut-être pas perçues d’emblée, et qui l’amènent à revoir toute son approche, le conduisant à écrire un certain nombre de nouveaux dialogues.

En d’autres termes, son ambition initiale est de produire un système de sens fermé et autosuffisant, mais ce qu’il obtient au bout du compte, c’est une série, c’est-à-dire un ensemble d’œuvres qui forment un tout, mais qui n’arrivent pas à atteindre une fin définitive, et s’inscrivent donc dans un devenir soumis à la réinterprétation. Il est d’ailleurs amusant de voir que les historiens de la philosophie organisent ces dialogues en trois périodes distinctes, qui sont pour ainsi dire l’équivalent de saisons : les dialogues socratique de jeunesse, les dialogues de maturité (dont fait partie la République), et les dialogues de vieillesse (Le Sophiste, Les Lois, etc.).

Or, si l’on considère que les dialogues de Platon sont la première grande série fondatrice de la pensée occidentale, ils initieront à leur tour une série encore plus vaste : Platon n’ayant pas réussi à donner un système parfait à la philosophie, Aristote va reprendre son projet, donnant ainsi naissance à une somme qui va jouer un poids tout à fait considérable sur tout le développement de la pensée à la fois arabe et occidentale. Et comme, à son tour, il échouera à répondre de façon définitive à un certain nombre de questions-clés, de nouveaux philosophes viendront à sa suite, initiant une chaîne qui continue jusqu’à nos jours...

Quelle conclusion en tirer ? Tout simplement que la série est structurellement plus forte que le système, tout simplement car elle l’intègre à sa propre logique. C’est ainsi que la philosophie, qui n’est qu’une succession de systèmes qui prétendent tous mettre fin la philosophie, finit par devenir une série sans fin, qui s’appelle l’histoire de la philosophie…

Toutefois, ce qui caractérise la philosophie, qui n’est donc jamais qu’une série fictive qui raconte les aventures de la Raison, est qu’elle ne s’assume ni comme série, ni comme fiction. Ce n’est que très tardivement, à partir du XVIIIe siècle, que des penseurs tels que Kant et Hegel ont commencé à prendre pleinement acte de ce qu’impliquait cette contradiction entre l’ambition de la philosophie à se clore de façon définitive et son incapacité à le faire, et ce n’est qu’au XIXe siècle quel l’on voit apparaître des philosophes tels que Nietzsche, cherchant à penser sans pour autant élaborer de systèmes. Son concept du perspectivisme n’est d’ailleurs rien d’autre qu’une réécriture à la fois infinie et cyclique du sens.

Par conséquent, non seulement la série présente une forme remarquablement adaptée pour la déconstruction des systèmes, puisqu’elle est un non-système qui fait pourtant sens, mais elle entre en résonance avec la nature même du réel. Explorons donc plus loin encore ces similarités.

Le cliffhanger : clé ultime de la structure absolue du réel

Je crois pouvoir aujourd’hui être en mesure d’apporter une brique essentielle à la compréhension de l’univers en dévoilant que ce dernier, depuis ses origines, obéit en réalité à un procédé sans lequel la série n’existerait même pas, à savoir : le cliffhanger (ce terme désigne, dans une histoire, un fin ouverte avec un effet de suspense).

On se fait souvent des règles qui gouvernent l’univers une image pour le moins fausse, mélangeant un déterminisme implacable (qui veut que tout phénomène soit enfermé dans la chaîne des causes et des effets) et un irréductible hasard (qui veut qu’à un niveau macroscopique, cette causalité élémentaire se transforme en un chaos de phénomènes historiques et sociaux). Rien n’est moins vrai. Ce que nous apprend la physique moderne, c’est au contraire que l’univers, pour pouvoir exister et atteindre un tel niveau de complexité, suppose une configuration de forces physiques qui, d’un point de vue statistique, échappe au hasard.



L’évolution de l’univers, en effet, dépend d’une part de ses conditions initiales (ce qui a résulté du Big Bang), et d’autre part d’un certain nombre de constantes physiques fondamentales, telles que la gravitation, la force électromagnétique, les forces nucléaires fortes et faibles, la constante de Planck, etc. Si la moindre de ces constantes avait varié d’un iota, c’est la possibilité même de la vie — et donc d’une conscience —, qui aurait disparu. C’est pour cette raison qu’Einstein disait que Dieu ne jouait pas aux dès et que notre univers ne pouvait en aucun cas être le fruit du hasard.

Mais, pour autant, cela n’implique en rien que l’univers soit déterministe, dans le sens où son évolution serait tracée à l’avance selon un plan sans risques. Au contraire, ce que nous apprend la science à ce sujet est que, pour émerger dans l’univers, la vie a supposé de surmonter une suite de crises plus délicates les unes que les autres :

- Saison 1 : l’histoire des étoiles, qui pour pouvoir apparaître, ont supposé un jeu subtil entre le processus de refroidissement accompagnant l’expansion de l’univers et l’effet de la gravité. Il a fallu que les deux arrivent à s’équilibrer de façon à rendre possible l’apparition de la matière.

- Saison 2 : l’histoire des planètes, qui, pour apparaître à leur tour, supposaient d’inventer un mécanisme permettant de produire une variété d’éléments tels que le carbone, l’aluminium, le phosphore ou le soufre. C’est ce qui sera rendu possible par l’explosion des étoiles, dont les résidus, en se condensant, donnent naissance aux systèmes solaires.

- Saison 3 : l’histoire des premiers pas de la vie. Pour que les premiers micro-organismes puissent à leur tour exister, il a fallu multiplier ce procédé dans des millions de configuration différentes, jusqu’à ce que soient réunies les conditions nécessaires à l’émergence de la vie, à savoir une atmosphère, de l’eau, une température et une gravité adéquates, etc.

- Saison 4 : l’histoire des premiers écosystèmes. Cette étape a également nécessité une combinaison fragile de facteurs, car, de l’apparition des premières cellules à celles des premiers organismes complexes, il a à nouveau fallu surmonter toute une série de problèmes, dont le moindre n’a certainement pas été la mise en place de stratégies collaboratives, tout organisme biologique complexe reposant sur la capacité de ses éléments les plus simples à cohabiter ensemble.

- Saison 5 : l’histoire de la naissance de la conscience, qui raconte la mise en place des conditions qui ont rendu possible l’émergence de l’intelligence réflexive et sa lutte pour s’imposer, en dépit du fait qu’elle n’était pas forcément immédiatement efficace en termes de survie.

 - Saison 6 : l’histoire de l’homme, qui à son tour fonctionne comme un micro-univers à l’équilibre précaire. C’est ainsi qu’au XXe siècle le fascisme, le nazisme puis la Guerre froide ont placé l’humanité au bord du gouffre.

Dans la mesure où nous contemplons toute cette histoire depuis un point du temps où la complexité a déjà atteint un degré très élevé, chacune de ses étapes peut apparaître comme évidente. Mais il n’en est rien et, si on se replace dans le contexte, on se rend compte que tout se passe comme s’il existait une forme d’intelligence universelle qui se trouvait confrontée à une suite d’énigmes à résoudre, et qu’à chaque fois, le passage au palier supérieur dépendait de sa capacité à trouver une solution.

Coups de théâtre

De ce point de vue, il est difficile de ne pas se rendre compte que, loin d’être une mécanique prédéterminée, la vie de l’univers est une aventure permanente, un récit rempli de surprises et de coups de théâtre. À chaque nouvelle étape, se sont présentés de nouveaux facteurs susceptibles de bloquer son évolution, et c’est un peu comme si la création entière cheminait sur le fil du rasoir. Les premières formes qui sont apparues dans l’histoire de l’évolution étaient extrêmement simples et, entre le moment où les quarks étaient la forme la plus avancée que l’on pouvait trouver dans l’univers et l’apparition des premières cellules, il s’est produit une bonne douzaine de crises majeures, dont chacune avait la possibilité de mettre fin de façon prématurée à la narration de l’histoire du monde.

En ce sens, l’apparition de la conscience et de ses questionnements, loin de contredire l’aspect héroïque du scénario cosmique, n’en est finalement que la continuation logique, puisqu’elle correspond au moment où, le décor étant planté, les acteurs entrent en scène pour ouvrir une nouvelle saison. Cheminant elle aussi sur le fil du rasoir, l’histoire humaine ne fait ainsi que compléter celle du Cosmos, dont elle exhausse presque à l’infini la délicatesse de l’équilibre.

Or je vois mal comment qualifier ces crises successives et leur résolution in extremis autrement que comme des cliffhangers ! Ces derniers, en définitive, ne font que représenter les temps forts du récit universel, qui se déploie aussi bien à un niveau cosmologique qu’à un niveau humain ou macroscopique.


L’histoire sans fin

« Les poètes l’ont raconté par le passé,
 des poètes le racontent à présent,
 et d’autres poètes le raconteront dans le futur. »
Le Livre des Commencements, Mahâbhârata

Cela rejoint l’intuition centrale de penseurs tels que Nietzsche, qui ne voyaient pas l’univers que comme la conséquence d’un hasard, mais comme le produit d’une volonté immanente présente dans chaque manifestation de la vie, aussi bien la plus grossière que la plus raffinée. Nietzsche opposait à cette puissance de création et d’affirmation ce qu’il appelait la volonté de néant, qui pour sa part, représente un principe d’affaiblissement et de non-existence. La lutte constante entre ces deux principes forme la base de la notion nietzschéenne d’Éternel Retour, qui exprime à la fois l’idée que le Cosmos n’atteint jamais un état final, parce que sa nature même est d’être dans un devenir constant, et l’idée que les mêmes événements se reproduisent indéfiniment.

Pour ma part, tout en souscrivant partiellement à cette notion de devenir cyclique, je pense que ce qui sous-tend la réalité est peut-être moins la lutte entre la volonté de puissance et la volonté de néant (ces deux principes n’étant pas toujours faciles à distinguer, et pouvant dans certains cas se renverser l’un dans l’autre, ainsi que l’exprime le symbole du Tao) qu’une volonté de narration. Du Big Bang à nous, tout ce qui s’est produit s’est toujours inscrit dans une logique narrative, si bien que cette dernière a précédé l’existence physique de l’univers, se révélant plus fondamentale que les plus fondamentales constantes de la physique.



Bien avant l’apparition de la philosophie occidentale, cette idée était parfaitement exprimée dans les anciens ouvrages hindous tels que le Mahâbhârata : les dieux aiment les histoires, et l’univers n’est que le décor où se déroule une histoire sans fin, dont nous sommes à la fois les créateurs et les acteurs.
C’est pourquoi, lorsque l’on traverse une épreuve difficile dans l’existence, ou tout simplement que l’on vit une expérience hors normes, on ressent une sorte de satisfaction, née du sentiment d’avoir enrichi sa propre histoire d’un chapitre digne d’attention. Cela démontre d’une part que la notion de récit est, fondamentalement, identique à la vie, et d’autre part que partout où il y a une bonne histoire, il y a de la magie.

Aujourd’hui, comme la plupart des gens vivent dans la peur, et en particulier la peur de la mort, ils cherchent à contrôler leur vie, et oublient l’existence de cette magie : comme le dit l’expression, ils ne veulent pas d’histoire. Et comme rien ne peut les obliger à en avoir une, ils deviennent effectivement sans histoire, c’est-à-dire inexistants. Mais, pour celui qui a accepté de devenir le héros de sa propre vie, les choses se passent tout différemment, et l’existence devient alors pleine de rencontres, de surprises et de rebondissements. D’ailleurs, quand on rencontre des êtres qui vivent dans cette acceptation, on sent bien que, s’ils se trouvaient perdus dans l’océan, leur route ne pourrait que croiser celle d’un navire, tout simplement parce qu’ils ont en eux quelque chose qui résonne avec la vie elle-même, et que, par conséquent, cette dernière leur offrira toujours un nouveau ressort scénaristique pour se tirer des pires situations !

Le cliffhanger ultime : la mort et au-delà

« Scully : là dehors, Mulder, il y a quelque chose !
Mulder : Je sais bien, ça fait des années que je le dis. »
X-Files

Or l’une des caractéristiques des labyrinthes intérieurs dont j’évoquais l’existence est de nous couper de cette magie, et donc, de la possibilité de créer ce que Carl Gustav Jung appelait un mythe individuel, c’est-à-dire une conception métaphysique de la vie qui nous soit véritablement personnelle et nous permette de devenir, en pleine conscience, les authentiques narrateurs de l’histoire que nous vivons.

Ce qui tient aujourd’hui debout les murs de cette prison mentale, le grand nœud métaphysique de notre ère, c’est la peur de la mort. On peut considérer que cette dernière est, à tous point de vue, l’invention majeure de la civilisation occidentale. En effet, dans la majorité des cultures en dehors de la nôtre, la mort est considérée comme un passage et non une fin, et ce qui fait que les autre cultures s’effondrent les unes après les autres pour être absorbées dans notre civilisation, ce n’est pas que nous vivons mieux ou plus longtemps, mais c’est que nous avons réussi à exporter cette peur avec une telle efficacité que c’est à présent toute la planète qui menace d’être enfermée à l’intérieur d’elle. C’est d’ailleurs la clé du phénomène de mondialisation, qui avant d’être un processus économique, est avant tout un processus idéologique.

Aliénation et violence

De ce point de vue, ce n’est pas parce que nous vivons dans un système démocratique prétendument ouvert que nous sommes pour autant libres. C’est un fort préjugé de la conscience moderne que de croire que, parce que le confort matériel est assuré et que la forme politique est apparemment la plus ouverte, nous vivons automatiquement dans un état de moindre violence. Cela revient à oublier que, plus un système est aliénant, plus il accentue le caractère négatif de son extériorité, afin de justifier le mal qu’il entretient dans ses murs. Il faut comprendre que nous sommes, comme le disait le philosophe gnostique Raymond Abellio, dans un système ou l’entropie relative est maximale. Ce qui veut dire, en d’autres termes, que si le degré d’aliénation que nous avons atteint n’est pas le plus grand dans l’absolu (comme dans un état fasciste), il est en revanche aussi grand qu’il peut l’être dans une société de type ouvert.

Il est vrai que, potentiellement, la société d’information moderne est celle où l’homme est le plus libre. Mais c’est justement parce que ce bonheur potentiel n’arrive pas à s’actualiser qu’il devient possible de montrer que tous les dispositifs économiques et sociaux sont actuellement récupérés par une forme de pensée hostile à l’humain. Le clivage persistant entre ce que la société actuelle pourrait être et ce qu’elle est réellement ne fait que mettre en valeur l’ampleur du saisissement qui s’est emparé des esprits. Il est tout à fait possible, en effet, d’imaginer que la totalité de la planète se trouve enfermée dans un espace de pensée totalitaire, dont la clé de voûte est l’incertitude métaphysique.

Mais, m’objectera-t-on, quel sens a cette analyse si de toute façon, il n’existe rien après la mort ? Dans ce cas, il n’y aura jamais de solution, et tout ce que l’on peut imaginer est de trouver des palliatifs pour atténuer une absence de sens qui ne pourra jamais être vaincue ou surmontée.

C’est justement là où, à mon sens, le bât blesse. Notre société occidentale, par ses réussites technologiques, donne l’impression d’un tel degré de maîtrise et de compréhension du monde qu’on en vient tout naturellement à croire qu’il est impossible que quelque chose d’aussi énorme que les phénomènes attestant une vie après la mort aient pu échapper à ce dispositif hyper-efficace d’observation et de maîtrise.

Cependant, tout le paradoxe est que ce système en question ne s’est développé de cette façon que parce que la civilisation qui lui a donné naissance était en proie à une angoisse métaphysique trouvant sa source dans la peur de la mort. C’est pour cette raison qu’il n’est pas du tout certain que la science soit, dans ce domaine, réellement fiable. Pour reprendre une maxime qui se vérifie constamment dans la psychologie humaine : « Plus c’est énorme, et mieux ça passe ».

Le matérialisme : une religion comme une autre

Si l’on observe attentivement les médecins, les professeurs, les scientifiques défendant le matérialisme, on se rend vite compte que leurs certitudes ne sont pas ancrées dans une vérification empirique, mais qu’elles dépendent d’une prise de position arbitraire qui se confirme ensuite invariablement dans leurs observations. De ce point de vue, il m’a toujours semblé que les matérialistes ne faisaient que reproduire, mais à l’envers, le travers des religieux : les premiers ont peur de la mort parce qu’ils y voient la fin de la conscience. Les croyants en ont peur parce qu’ils redoutent une éternité de souffrance. Aux uns on demande de surmonter cette peur par l’abnégation, aux autres, par une foi aveugle. Dans les deux cas, le résultat est exactement le même : le champ des possibles se trouve rétréci, et l’intelligence hébétée par l’absurdité de sa situation. Il est d’ailleurs frappant de voir que la civilisation moderne regarde tout processus de pensée téléologique comme irrationnel, alors qu’elle est totalement dominée par la peur de la mort, qui fonctionne exactement comme une hyper-finalité entropique capable de refermer nos représentations à l’intérieur d’un espace foncièrement totalitaire.



Pourtant, entre les expériences de mort approchée, les études parapsychiques, les sorties hors du corps, les phénomènes de médiumnité et les rêves lucides, il existe une bonne demi-douzaine de façons de trouver non des preuves absolues d’une vie après la mort, mais au moins des éléments pour avoir un débat réellement ouvert sur la question. Pour ma part, ayant toujours eu une grande sympathie de principe pour l’approche de l’agent Mulder, je pars donc de l’idée que la réponse à cette question n’est pas évidente, et qu’il est possible que l’apparente absurdité d’une vie destinée au néant soit en réalité intégrée à une couche de sens plus élevée.

Or, s’il existe un au-delà quelconque, le sens même de tout ce que nous sommes en train de vivre comme civilisation change radicalement, car il devient dès lors possible de concevoir un rapport au monde qui soit enfin libéré de la peur. Mais le problème, c’est que cette transformation, comme on vient de le souligner, ne viendra pas de la science ou de la pensée institutionnelle. Que reste-il alors ? Eh bien, là encore, l’œuvre de fiction, dont le statut change complètement dès lors qu’il apparaît que les limites entre possible et impossible ne sont pas forcément là où on les a situées.

Réel ou plus vaste que le réel ?

C’est pour cette raison que je trouve très intéressant et révélateur que depuis le début des années 90, et à la suite d’X-Files, il y ait eu tellement de séries traitant du paranormal : Millennium, Supernatural, 4400, Ghost Whisperer, Medium, Carnivale, Dead Zone, etc. Bien sûr, on peut toujours tout ramener à des considérations beaucoup plus prosaïques, à savoir un marché de l’offre et de la demande avec dans un des plateaux de la balance la fascination du spectateur pour le fantastique et, de l’autre, une production venant y répondre. Mais là encore, c’est considérer d’emblée les choses depuis l’intérieur de la société de consommation et des catégories de pensée qu’elle implante en nous. Certes, il est probable que la plupart des scénaristes soient des gens terre-à-terre, qui ne croient pas une seconde aux histoires qu’ils racontent, et une grande partie de leur travail repose sur des règles structurées et objectives. Cependant, il y a aussi une partie qui repose sur la capacité à écouter son inconscient. Et comme ce dernier est, à un certain niveau, connecté à l’inconscient collectif, ils en viennent à servir les besoins de ce dernier.

Je vois donc beaucoup moins dans les succès des séries fantastiques la réponse à un besoin d’évasion que le pressentiment confus qu’il existe un mystère qui nous environne, quelque chose de plus vaste dont nous nous sommes coupés par une appréhension trop rationaliste de l’univers. À mon sens, ces séries canalisent aujourd’hui le besoin qu’a la société de se créer un miroir alchimique, qui puisse lui permettre de retrouver un équilibre entre le monde rationnel et contrôlé qui l’environne de toutes parts et le mystère qui existe au-delà de lui. Ces séries sont à la fois un indicateur et un catalyseur de l’évolution en cours : elles créent une métaphysique composite et peu cohérente, mais qui a la vertu d’exister au sein d’une civilisation qui a condamné toute métaphysique et qui se trouve aujourd’hui au bord de l’étouffement spirituel.

De cette façon, elles tendent à assouplir les catégories de perception du spectateur moyen, et, le jour où ce dernier aura l’occasion de voir un de ses proches lui confier, par exemple, qu’il a vécu une expérience de mort approchée, il sera moins tenté de le traiter comme un fou, car ces différents univers de fiction dans lesquels il aura baigné lui donneront le minimum conceptuel pour traiter avec cette information et, ainsi, l’accepter avec un esprit plus ouvert. En cela, elles sont un facteur d’éveil de la conscience collective, et remplissent une fonction d’espace de réconciliation entre l’imaginaire et le réel.

Lumière intérieure (ou comment on en revient toujours à Star Trek)

« Considérant la merveilleuse complexité de l’univers, sa perfection digne d’une horloge, la façon qu’il a de trouver un équilibre entre tous ses éléments fondamentaux : matière, énergie, gravitation, temps, dimension, j’ai foi dans le fait que notre existence transcende toute les conceptions positives ou négatives simplistes que l’on peut se faire de l’au-delà, que ce que nous sommes excède tout système de mesure empirique, qu’il soit euclidien ou autre… et qu’en définitive, notre vie s’inscrit dans une réalité plus vaste que ce que nous comprenons maintenant comme étant "la réalité". »
Jean-Luc Picard, in Star Trek : Next Generation

À ce propos, si je devais expliquer à quoi ressemble ma conception personnelle de l’au-delà, je citerais volontiers un superbe épisode de la série Star Trek : Next Generation intitulé « Inner Light » (« Lumière intérieure ») . Dans cet épisode, l’Entreprise explore une région inconnue de l’espace, et rencontre une sonde spatiale. Celle-ci émet un signal indéchiffrable sous forme d’un faisceau concentré qui enveloppe Jean-Luc Picard, le capitaine de l’Entreprise, et, en conséquence, ce dernier s’effondre sur le pont, inanimé. Son second, William Riker, se précipite vers lui pour l’aider. La seconde suivante, Picard n’est plus sur l’Entreprise, mais sur le perron d’une résidence, quelque part sur une planète. Il est habillé comme un civil, et une femme se tient à ses côtés. Persuadé d’avoir été enlevé, il demande à cette dernière où il se trouve. Celle-ci, surprise, lui explique qu’il est chez lui. Elle ajoute alors qu’il a eu une forte fièvre, et qu’il souffre d’amnésie.



N’écoutant pas ce qu’elle lui dit, il se lance à la recherche de réponses, et apprend qu’il se trouve au sein d’une petite communauté, nommée Ressic, située sur la planète Kataan. Tout le monde dans cette communauté le connaît sous le nom de Kamin, la femme qu’il a vue n’étant autre que son épouse, Eline. Il essaie de leur expliquer qu’ils se trompent et qu’il est en réalité le capitaine d’un navire interstellaire, mais ses amis et concitoyens sont persuadés qu’il souffre simplement des effets de la fièvre. Les semaines, les mois et les années suivantes, il fera tout son possible pour trouver des preuves de son existence en tant que Picard et comprendre pourquoi et comment il a été enlevé de l’Entreprise, mais en vain : aucun élément tangible n’est là pour confirmer ses souvenirs, et tout ce qui l’environne ne lui dit qu’une seule chose : qu’il est Kaman, l’époux d’Eline, exerçant le métier de forgeron et vivant dans la communauté de Ressic, sur la planète Kataan…

Condamné à disparaître

Dans une scène particulièrement poignante, Kamin exprime à Eline à quel point les souvenirs de son ancienne vie sont saisissants, même après toutes ces années. Il regarde le village, et lui murmure : « C’était réel, aussi réel que tout cela. » Finalement, ce n’est qu’après cinq ans de recherches qu’il finit enfin par admettre sa nouvelle identité. Ayant fini par développer des liens d’amour forts avec Eline au sein de cette paisible petite communauté, il finit par accepter ce que ses yeux lui disent, et fait taire la voix intérieure qui lui répète qu’il est Jean-Luc Picard.

Pendant les trente années qui suivent, Kamin vit donc heureux avec Eline. Celle-ci lui donne des enfants, et puis des petits enfants. Pour sa part, il donne libre cours à sa passion pour la géologie et l’astronomie, explorant sa planète et se lançant dans diverses recherches scientifiques. Il finit par devenir un membre du Conseil qui dirige la communauté, où chacun apprécie sa sagesse et sa clairvoyance. Il vit aussi toutes les joies et les tragédies de l’existence, la mort de ses proches, bref tout ce qui fait la substance d’une vie humaine.

Toutefois, toutes ses connaissances se révèlent impuissantes lorsqu’il s’aperçoit que le soleil de leur système va se transformer en une nova, et que, quoiqu’ils fassent, leur terre est condamnée à disparaître. Il cherche alors désespérément à sauver Ressic, mais rien n’y fait, et il meurt de vieillesse avec dans le cœur cette terrible tristesse, car il sait que personne ne lui survivra… Et c’est alors qu’il reprend conscience, sur le pont de l’Entreprise, trente-cinq après, entourés de gens qui lui rappellent de très anciens souvenirs. Sauf que ces derniers lui apprennent qu’il n’est resté inconscient que quelques minutes…

Que s’est-il passé ? En fait, l’esprit de Picard a été capturé à l’intérieur d’une sous-réalité où il a vécu l’équivalent de toute une existence. Les habitants de Kataan, en effet, étaient désespérés, et ne pouvant sauver leur monde, ils ont créé cette sonde dont la fonction était de projeter les souvenirs de Kamin afin que leur histoire puisse au moins survivre dans la mémoire d’un être… 

À présent, qu’implique au juste cette histoire sur la nature de la connaissance ? Pendant que Picard vit son existence en tant que Kamin, on le voit se livrer à toutes sortes de recherches scientifiques sur l’univers qui l’entoure : il observe les étoiles, la faune et la flore, et ainsi de suite. Et dans la mesure où les phénomènes qu’il observe s’inscrivent au sein d’un référentiel qu’il a toujours connu (un espace-temps obéissant aux constantes fondamentales de la physique), il qualifie ce qu’il perçoit de « réel ». Pendant ce temps, ce que voit l’équipage de l’Entreprise, c’est que son psychisme reçoit une information qui a piraté tout son système nerveux, implantant en lui l’équivalent de presque toute une vie de souvenirs.



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