La métaphysique des séries 2

Publié le par Boris

D'un cerveau à l'autre

Pour autant, ces derniers sont-il faux ? Du point de vue des membres de l’équipage de l’Entreprise, il serait tentant de répondre oui, car ils sont capables de réduire cette mémoire à un ensemble de phénomènes nerveux qu’ils observent dans son organisme. Mais du point de vue de Picard lui-même ?

En fait, ce qui apparaît comme un élément de réalité dans la perception subjective d’un observateur peut apparaître comme une réalité complètement différente pour un autre observateur, sans qu’il soit pour autant possible de déterminer si l’une est plus vraie que l’autre. Car, en définitive, le jugement de réalité ne dépend d’aucun autre facteur que d’une décision arbitraire de la conscience : ce n’est d’ailleurs que quand Picard décide, après cinq ans, qu’il est Kamin, qu’il valide comme réel l’environnement dans lequel il évolue.

On peut alors objecter que, dans ce cas précis, il y a bien une hiérarchie entre les réalités, puisque tout ce qui arrive dans la réalité de Kamin est déterminé par celle de Picard. La preuve, c’est qu’il suffit d’agir sur le cerveau de Picard pour que la réalité de Kamin en soit affectée.

Mais cela ne change rien au fait que le doute ontologique qui peut s’appliquer au monde de Kamin peut tout aussi légitimement s’appliquer à celui de Picard. Si nous avions à passer par une expérience comme celle qu’il a vécue, nous en viendrions légitimement à nous poser des questions sur le statut de ce nouveau monde que nous découvrons devant nous. Repensant au choc que nous avons vécu en apprenant que nous avons si longtemps vécu dans une illusion, notre réaction ne serait sans doute pas de cesser de douter, mais, au contraire, de nous mettre à douter de tout. Qu’est-ce qui nous prouverait, en effet, que dans cette prétendue réalité authentique, les schémas perceptifs et mémoriels de notre cerveau ne continuent pas à être manipulés ? Qu’il n’y a pas encore un autre monde pour englober celui-là, et puis un autre, et encore un autre après lui ? Nous pourrions alors réaliser que plutôt que de passer du rêve à la réalité, nous ne sommes finalement passés que d’un rêve à un autre rêve.

On voit bien que, dans une telle situation, tout en étant bien forcés d’admettre que tout ce que nous avons tenu pour vrai ne l’était pas, nous n’aurions pas, pour autant, un critère plus effectif pour déterminer ce qui l’est. Cette réalité seconde, en effet, présenterait en définitive exactement le même degré d’incertitude que la première, et, en dehors du fait qu’elle se place chronologiquement après elle, nous aurions autant de raisons de la mettre en cause (c’est d’ailleurs l’une des contradictions constamment laissée en suspens dans le film Matrix). Au lieu d’être une révélation, une telle expérience de transplantation ontologique ne ferait qu’accroître le doute à un point intenable. A la limite, nous pourrions alors découvrir que les mondes continuent à s’emboîter ainsi, apparemment à l’infini, sans qu’aucun ne puisse jamais être considéré comme plus authentique que les autres.

Le doute ontologique, porté jusqu’à sa conclusion logique, ne peut donc que faire tomber jusqu’à la dernière croyance dans une quelconque « matérialité fondatrice » du réel. La plupart des scientifiques, en effet, admettent volontiers, sur la base de ce qu’ils savent du système cognitif humain, que le monde sensible est bien une illusion. Toutefois, bien qu’ils prennent en considération tous les cas de figure que nous avons cités, ils continuent à se poser le problème en terme de flux nerveux, de neurones et de synapses, façon pour eux de tout rapporter à une assise qu’ils considèrent comme objective. Leur pensée ayant été largement conditionnée par le paradigme réductionniste, ils tendent à considérer le problème d’un point de vue essentiellement circulaire, où tout est systématiquement rapporté à la face objectale du réel.

Cependant, qu’est-ce qui se passerait si, le capitaine Picard, au lieu de se réveiller sur le pont de l’Entreprise, reprenait conscience dans un univers totalement différent, dans la peau d’un organisme ne possédant même pas de cerveau ? Ou alors sous la forme d’un être fait d’énergie ? L’exemple que nous avons pris prête à confusion, car il laisse entendre que le cerveau est le déterminant du monde qui nous entoure, mais en fait, rien n’empêche d’imaginer que, s’il existe des réalités plus originelles que la nôtre, leur structure soit totalement différente, au point d’effacer la notion même de « matière ».
 


Et c’est précisément là où je veux en venir. Car, à partir du moment où nous pouvons nous poser la question de savoir si le monde qui nous entoure est réel, c’est déjà que la réponse est non. Ce qui caractérise le réel, en effet, c’est de ne souffrir aucun doute. Or, si le mental est incapable d’appréhender ce que pourrait être un tel réel, l’âme peut le comprendre. Voici le court récit d’un rêve fait par Carl Gustav Jung qui illustre cette conception :

« J’avais déjà rêvé une fois à propos du problème des relations entre le Soi et le moi. Dans ce rêve d’autrefois je me trouvais en excursion sur une petite route ; je traversais un site vallonné, le soleil brillait et j’avais sous les yeux, tout autour de moi, un vaste panorama. Puis j’arrivai près d’une petite chapelle, au bord de la route. La porte était entrebâillée et j’entrai. A mon grand étonnement, il n’y avait ni statue de la Vierge, ni crucifix sur l’autel, mais simplement un arrangement floral magnifique. Devant l’autel, sur le sol, je vis, tourné vers moi, un yogi dans la position du lotus, profondément recueilli. En le regardant de plus près, je vis qu’il avait mon visage ; j’en fus stupéfait et effrayé et me réveillais en pensant : « Ah, par exemple ! Voilà celui qui me médite. Il a un rêve, et ce rêve c’est moi. » Je savais que quand il se réveillerait je n’existerais plus. (…)
« [ce rêve] tend au renversement total des rapports entre la conscience du moi et l’inconscient, pour faire de l’inconscient le créateur de la personne empirique. Le renversement indique que, de l’avis de « l’autre côté de nous », notre existence inconsciente est l’existence réelle et que notre monde conscient est une espèce d’illusion ou une réalité apparente fabriquée en vue d’un certain but, un peu comme un rêve qui, lui aussi, semble être la réalité tant qu’on s’y trouve plongé. Il est clair que cette vue des choses a beaucoup de ressemblance avec la conception du monde oriental, dans la mesure où celle-ci croit à la Maya. »

Il est effectivement possible d’expérimenter un monde réel, mais un tel monde aurait pour principale caractéristique de ne pas être phénoménal, c’est-à-dire d’être Un avec la conscience, et de ne pas obéir à la coupure entre sujet connaissant et objet connu. Ce monde, c’est celui de l’inconscient, ou pour mieux dire, l’(Un)conscient. La vraie lumière intérieure, elle est dans cet espace central, d’où peut se déployer virtuellement n’importe quelle réalité.



On comprend alors l’importance que peuvent prendre ces univers de fiction, qui loin d’être un épiphénomène de la réalité, sont autant de portes vers l’(Un)conscient. En ce sens, si la métaphysique est incapable de nous donner la moindre preuve de quoi que ce soit, elle est en revanche capable de nous donner suffisamment de recul pour nous faire sentir que le monde dans lequel nous vivons n’est pas complètement réel, et qu’il est enveloppé par une réalité plus essentielle, qui ramène tout ce que nous vivons à la dimension d’une expérience spirituelle, peut-être d’un jeu, et dans tous les cas, d’une histoire, qu’il ne tient qu’à nous de rendre belle et inoubliable plutôt que grise et insignifiante. Voilà pourquoi on peut être plutôt tenté de voir dans la mort non une fin, mais un éveil. Et je ne serais pas si surpris d’être accueilli par la question : « Alors, de quoi as-tu rêvé cette fois-ci ? »

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Freakosophe 04/04/2009 18:49

J'ajoute mon petit grain à l'edifice de cet article intéressant:http://freakosophy.over-blog.com/article-29859810.htmlBonne continuation F.