Mardi 20 septembre 2005

 


C’est en 2001 que j’ai véritablement fait connaissance avec l’univers médical. J’avais alors vingt-cinq ans, et je terminais mes études de philosophie.

A cette époque, ma famille traversait une période particulièrement difficile. Mes parents, en effet, sont originaires d’ex-Yougoslavie (mon père est né en Bosnie-Herzégovine et ma mère en Croatie) et le fait qu’ils se soient tous les deux installés en France depuis les années soixante comme artistes peintres ne les a pas empêchés de subir de plein fouet les conséquences de la crise qui a éclaté dans cette région en 1991.

Profondément révoltés par les horreurs de la guerre, ils avaient passé les dix dernières années à se battre pour leur région d’origine, en faisant de l’aide humanitaire, en montant des projets artistiques destinés à sensibiliser l’opinion occidentale et en aidant des réfugiés à trouver un toit. Toute leur existence était devenue une lutte permanente, dans laquelle j’étais de plus en plus impliqué au fur et à mesure que le temps passait.

Toutefois, si cette situation de crise avait eu pour conséquence positive de forger, entre nous, des liens de profonde complicité, elle nous avait aussi laissés tous trois totalement épuisés, aussi bien sur le plan matériel que moral.

Depuis le début de la guerre, en effet, nous avions constamment cherché à comprendre qui était responsable de son déclenchement, et comment il était possible que des gens s’entretuent ainsi après avoir vécu en paix pendant des décennies. Or, après avoir admis pendant un temps la théorie de la « haine interethnique » abondamment diffusée par les médias à l’époque, nous avions fini par nous apercevoir que, en réalité, ce n’étaient pas les peuples qui avaient déclenché cette guerre (peu importait la rivalité des Croates, des Serbes ou des Bosniaques), mais des petits groupes d’individus sans aucun idéal, uniquement intéressés par le fait de créer une situation d’anarchie leur permettant de gagner un maximum d’argent et de pouvoir. Nous avions compris que, tout comme en Irak, en Algérie au Proche-Orient, cette guerre avait été, littéralement, montée de toutes pièces.

Je ne m’étendrai pas plus longuement sur le sujet, mon but n’étant pas d’écrire un essai sur la politique, mais il me semblait important d’expliquer cela pour que le lecteur comprenne quel type d’impact la guerre avait eu sur nous. Pendant toutes ces années, nous avions trouvé la force de nous battre parce que nous avions l’impression de défendre une juste cause, de faire quelque chose de réellement utile. Lorsque nous avons compris que tous nos efforts avaient été vains, nous nous sommes effondrés. Le fait de découvrir jusqu’où pouvait aller le cynisme du pouvoir nous avait à tel point dégoûtés que nous ne voulions plus entendre parler de politique. Nous avions l’impression d’avoir lutté tout ce temps pour rien, et ce sentiment d’absurdité était encore accentué par le fait que beaucoup des gens en qui nous avions eu confiance s’étaient finalement révélés être de faux humanistes, qui avaient profité de ces conflits pour s’enrichir.


La maladie de ma mère


C’est à ce moment-là que ma mère, Biserka, est tombée malade. Ça a été, pour tous ceux qui la connaissaient, un choc terrible. Blonde, les yeux bleus pétillants de malice, elle possédait une joie de vivre, un courage et une énergie si communicatifs que sa simple présence suffisait à susciter l’enthousiasme autour d’elle. Pour tous ceux qui la connaissaient, elle était un roc, un point de repère dans l’existence, et il nous paraissait tout simplement impensable qu’elle puisse être souffrante. Pourtant, il a fallu se résoudre à l’hospitaliser.

Or les choses se sont très mal passées. Comme c’est le cas pour des milliers d’autres personnes qui ont un parent malade, j’avais une attente énorme vis-à-vis des médecins, et je m’en suis remis totalement à eux, en espérant qu’ils allaient faire en sorte qu’elle guérisse rapidement. J’ai très vite déchanté.

Une des premières choses qui m’aient frappé dès mon entrée à l’hôpital est que, parmi les divers docteurs qui ont donné leur opinion sur son dossier, aucun n’ait fait l’effort de discuter ne serait-ce que pendant quinze minutes directement avec elle pour comprendre qui elle était. Tout ce qu’ils voulaient bien regarder, c’étaient les radios, les scanners, les relevés sanguins, les prélèvements qu’ils lui faisaient faire en permanence ; mais aucun ne s’intéressait à ce qu’elle pouvait avoir vécu en tant qu’être humain. Ils avaient tous l’air de considérer que cela ne pouvait pas avoir la moindre influence sur son état.

Cette indifférence me semblait d’autant plus critiquable que les symptômes que présentait ma mère étaient très diffus, difficiles à catégoriser, et que les traitements médicamenteux échouaient sur elle. Elle s’affaiblissait toujours plus et, en l’espace de quelques mois, son état s’est rapidement dégradé. Certes, mon père et moi n’avions aucune formation médicale, mais nous sentions bien que les traumas qu’elle avait vécus devaient jouer un rôle dans sa maladie. Peut-être d’abord par pure réaction à la façon dont ils la traitaient, nous avons commencé à essayer d’attirer leur attention sur le fait que, pour l’aider, il fallait aussi écouter ce qu’elle avait à dire.

Le problème, c’est que le système était bâti sur d’autres principes, et nous nous sommes rapidement rendu compte à quel point il était difficile de faire dévier cette mécanique d’un pouce. Une fois pris dans cette dernière, nous ne pouvions plus qu’attendre, tiraillés entre la peur et l’espoir.

Il faut aussi dire, à notre décharge, que nous en étions arrivés à un tel point d’épuisement que c’est à peine si nous arrivions à tenir debout. Notre situation financière était devenue extrêmement précaire, et je passais alors mon temps à faire des allers-retours entre l’hôpital et les services sociaux. Aucun de nous trois n’avait plus l’énergie suffisante pour lutter, et la seule chose que nous pouvions faire était de subir la situation, en espérant que les choses finiraient par s’arranger.

Malheureusement, ça n’a pas été le cas, et ce dialogue de sourds avec l’institution hospitalière a trouvé sa conclusion logique et absurde lorsque les médecins ont fini par diagnostiquer une tumeur cancéreuse, alors que les mêmes examens, faits un mois auparavant, démontraient son absence catégorique. Ma mère a alors commencé une chimiothérapie qui lui a fait perdre 25 kilos en trois mois, et dont l’effet à été de provoquer une expansion brutale du cancer, qui s’est généralisé. L’équipe médicale n’en croyait pas ses yeux, mais n’en a pas moins continué à préconiser la poursuite du traitement, ce que nous avons refusé.


La psychosomatique : l’importance des émotions dans la compréhension de la maladie


Pendant ce temps, j’avais entamé des recherches pour voir s’il existait des thérapies alternatives. Toutefois, les seuls prétendus traitements que je trouvais relevaient soit du bric-à-brac religieux, soit de produits miracles, soit de la médecine palliative. Ce n’est qu’au terme du deuxième mois de sa chimiothérapie que j’ai fini par découvrir les travaux de médecins dissidents, qui défendaient l’idée que le psychisme pouvait jouer un rôle dans la maladie.

Après avoir fait quelques enquêtes, j’ai appris que l’un des principaux fondateurs de la science qui étudiait les rapports entre l’esprit et le corps était un certain Georg Groddeck, médecin allemand du début du siècle. Bien sûr, on sait depuis longtemps déjà qu’un grand stress ou un grand chagrin peuvent affecter la santé d'une personne. Toutefois, l’apport de ce médecin a été de montrer la relation précise qui existait entre le psychisme et les troubles organiques.

Si on prend pour exemple la myopie, la médecine considère qu’il s’agit d’une tare génétique. Mais en réalité, dit Groddeck, la myopie est une réponse biologique de l’organisme à un conflit psychologique. Admettons, en effet, qu’un enfant soit régulièrement giflé par son père, ou bien simplement qu’il vive dans un environnement où il ne se sent pas en sécurité. Le cerveau de cet enfant va alors recevoir un message qui lui dit : « Attention, il peut à tout moment se présenter une menace. »

Or, comme le but du cerveau est d’assurer au mieux la survie, il va répondre à ce danger potentiel en modifiant le point focal de l’œil, et l’enfant deviendra myope. Pourquoi ? Parce que la myopie réduit la vision de loin, mais augmente celle de près : elle permet donc de réagir plus rapidement si un danger se présente à proximité de l’enfant. Bien sûr, il va de soi que le père ne représente pas un danger réel ; mais ce qui est important, c’est la façon dont l’esprit de l’enfant perçoit subjectivement les choses. S’il a suffisamment peur, si le conflit est suffisamment intense, son corps réagira exactement comme si le danger était réel, en améliorant sa vision de près pour créer une « bulle de perception » où il pourra s’abriter. Plus précisément, Groddeck dit que ce processus est « pour le malade le moyen de survivre »

 

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